Kefa, l’inconnu (suite et fin)

Un fou (Mali) Photo: maliactu

Un fou (Mali) Photo: maliactu

C’est la preuve que nous ne faisons plus partie du pays, s’était emporté le chef du village. Ils foutent quoi là-bas tes supérieurs, sinon couiner dans leurs bureaux sous les caresses de quelque gamine. Pendant ce temps-là, nous, on peut crever, ils n’en ont rien à faire. Barre-toi, ou c’est nous qui allons te chasser de là !

 

Abdou n’avait pas attendu qu’ils mettent leur menace à exécution. Il s’était retiré le temps que les esprits se rassérènent. Il n’en voulait pas aux villageois, au contraire, il compatissait à leur souffrance. Mais il ne supportait pas qu’ils peinent à se rendre compte qu’ils étaient tous les victimes d’un système défaillant à tous les niveaux. En soi, neutraliser Kefa était une bien mince affaire.

Kefa n’était pas un malheur que Dieu aurait envoyé pour les punir. Non. Il n’était que l’enfant bâtard d’un système dont on avait abusé, d’une société pourrie, poussive, malodorante, qui avait mis l’homme à genoux par ses folies, ses fantasmes, son angélisme, son manque de conscience que l’autre existe, son égo démesuré… Kefa, c’était une machine créée par le système, créée par la société, par tous, sans le savoir. La machine avait disjoncté, et ça avait provoqué des malheurs. Maintenant, il fallait la stopper.

 

La situation avait dépassé la barrière du supportable et exigeait qu’on mette le holà. Pour toutes les femmes, la forêt où, enfants, elles avaient passé de bons moments à la quête de morceaux de bois, cette forêt leur était désormais interdite à cause d’un homme, un seul homme, à cause de Kefa qui ne valait même pas une brassée.

 

C’était un matin froid, tranquille. Comme à l’accoutumée, Kefa dormait encore, rechignait à se lever. Quand le muezzin avait appelé à la prière, il l’avait traité de fils de grognasse, et s’était dit :
– Prier ? Je n’ai rien à faire du Salam. D’ailleurs, pour un Noir, faire le Salam ou pas, c’est pareil. Il est maudit, le noir ! Il n’entrera pas au paradis.

 

Il dormait, dormait comme un bébé. Dans les touffes d’herbe, un groupe de chasseurs avançait, sur la pointe des pieds, afin de ne pas éveiller Kefa. Les chasseurs venaient lui régler son compte. Ils venaient à plusieurs, Kefa était dans le viseur de chacune de leurs armes. Ils étaient arrivés à la hauteur de la cachette de Kefa, mais lui ne se doutait de rien. Il prenait du plaisir à dormir son sommeil, comme un loir. Les chasseurs éloignèrent d’abord de lui les armes qu’il gardait toujours à portée de main. L’un d’entre eux lui donna alors une tape qui lui fit l’effet d’une tarte. Kefa tressauta, bondit hors de sa couchette, promena ses mains partout pour s’emparer d’une arme pour riposter. En vain.

Les chasseurs l’entourèrent, ne lui laissant nulle part où aller. C’était fini…

Il savait que le jour où il serait capturé, ce serait la fin atroce assurée. Un chasseur grimpa à un arbre, attacha une corde au bout de laquelle pendait une extrémité en forme de cercle. Kefa fut trainé sous l’arbre, soulevé pour que son cou atteigne la boucle de la corde.

Il fut pendu…

Boubacar Sangaré

Kefa, l’inconnu (deuxième partie)

Un fou (Mali) Photo: maliactu

Un fou (Mali) Photo: maliactu

Un jour, comme tant d’autres, les femmes rentraient du champ après une journée à rupiner. Les nuages s’effilochaient à l’horizon, le soleil surplombait les montagnes. Le vent s’était bloqué comme une horloge cassée. La journée avait été harassante, les femmes n’étaient visiblement pas en veine de reprendre les habituelles causeries qui les aidaient à supporter le long chemin à parcourir. Elles n’avaient guère la tête à ça. En procession, elles avançaient, silencieuses, les unes portant du fagot, les autres une hotte de karités.

Kefa s’était embusqué dans les hautes herbes, et guettait cette procession de femmes, dans la position d’un lion prêt à bondir sur sa proie. A mesure qu’elles s’approchaient de son coin de guet, Kefa triait sur le volet. Il repéra sa proie, la pesa du regard, la fixa. Elle avait une physionomie intéressante, une croupe charnue, des seins relevés. Elle sentait la jeunesse. Elle valait son pesant d’or. Il bondit hors des herbes, nanti d’une machette qu’il brandit aussitôt. La lame était luisante. Les femmes prirent peur. Ce fut la débandade. Sauve qui peut. Kefa ne perdit pas de vue sa proie. Cette proie à laquelle il tenait tant, celle qui allait lui faire jouir de la chance d’être un homme, un homme pareil aux autres… Un homme à qui on avait jusqu’ici refusé d’être un homme.

Elle n’avait pas bougé d’un pas cette femme-là. Elle tremblait de tout son corps, immobile, les larmes au bord des yeux, prêtes à cascader comme une chute d’eau, mais elle les contenait pour le moment. Les lèvres palpitantes, les yeux grands ouverts, comme un rat coincé, elle savait qu’elle tomber dans une souricière, pieds et mains liés, sans moyen de s’en tirer. Elle se savait foutue, telle une carpe déjà entre les dents d’un crocodile. Elle était là, figée, comme pétrifiée, résignée à subir le sort qui l’attendait.
Kefa avait joui d’elle. Il avait calmé ses désirs, ses envies et ses fantasmes accumulés, sans penser qu’il commettait là un crime, un crime pour lequel il méritait de… mourir.

Nombreuses étaient les femmes du village qui avaient subi les folies érotiques de Kefa, et pas mal, parmi elles, avaient ensuite été refusées par leur époux, malade de jalousie. Au fur et à mesure que sa sinistre réputation avait pris de l’ampleur, l’idée était venue à Kefa de s’armer davantage. Il avait de tout : machette, fusil, pistolet mitrailleur, gourdin… Comme s’il savait qu’il n’était pas à l’abri d’une attaque. Comme s’il était dans le secret de la pensée des villageois, qui de plus en plus révoltés, s’accusaient mutuellement de lâcheté, juraient par tous les saints qu’ils devaient faire la peau à ce malfrat. Révoltés, ils l’étaient les villageois, contre eux-mêmes parce qu’ils n’étaient que des lâches, poltrons, couards. Contre Kefa, contre le jour où il était venu au monde. Ils le maudissaient, maudissaient celle qui l’avait mis au monde, ils disaient qu’elle aurait dû accoucher d’une merde à la place de Kefa.

– Restez où vous êtes ! ordonna Kefa sur le ton d’un père à son fils. Pas un geste.

Guet-apens

Surprises et apeurées, les deux femmes qui suivaient la charrette ouvrirent grand les yeux, le cœur battant la chamade. Elles clignaient des paupières comme si elles avaient du mal à réaliser ce qui leur arrivait. Perdues, elles promenaient leurs regards de proie, espérant trouver une échappatoire. Aucun moyen de se tirer de là, elles étaient faites comme des rats. Elles demeuraient affligées, interdites.

– Décidément, vous n’avez aucune mémoire ! Si vous en aviez une, vos rires de salopes n’auraient pas dérangé mon sommeil. Ça se voit tout de suite qu’on ne vous a pas appris à fermer vos becs, à la boucler un peu. Cette langue, sur laquelle vous n’avez plus aucune autorité, je vais vous la faire avaler.

Elles frissonnèrent, de plus en plus conscientes que c’était là la mort du petit cheval. La catastrophe. La vieille, une habituée des lieux, anticipa, fila à Kefa le mouchoir contenant l’argent. Il sourit, les yeux dansant dans leurs orbites, il arracha le mouchoir avec aspérité, plus content qu’une femme complimentée par son mari. Il ne tenait plus en place, il allait et venait, sans accorder la moindre attention à ses captives qui commençaient à grimacer de colère, fulminaient sans desserrer les dents. Un instant, elles s’estimèrent chanceuses parce que

Kefa semblait oublier de sacrifier à sa coutume d’abuser de toutes les femmes qui, par malheur, échouaient dans son guet-apens. C’est peu dire qu’elles conchiaient Kefa, comme elles conchiaient Abdou, le gendarme qui fait le guet, lui aussi, à la sortie de la forêt, pour traquer les trabendistes. Abdou, le gendarme, savait mieux que quiconque que la forêt était devenue l’apanage de Kefa. Il avait toujours prétexté son manque d’armes pour tromper la colère qui grondait dans le village, où on exigeait qu’il se casse puisque, à cause de son incapacité, Kefa lui échappait. Il avait beau tenter de leur faire comprendre que, seul, il n’y pouvait rien, qu’il ne faisait que respecter la consigne de ses supérieurs, les villageois étaient devenus sourds à quelque plaidoirie. Tout ce qu’ils voulaient, c’était qu’il dégage…

A suivre…

Boubacar Sangaré

Kefa, l’inconnu (première partie)

Un fou (Mali) Photo: maliactu

Un fou (Mali) Photo: maliactu

Les arbres s’étalent à perte de vue, les herbes sont épaisses et dépassent toute tête. Dans les branches, les oiseaux gazouillent, troublant le calme des lieux et le sommeil de Kefa. Kefa chasse de la main les moustiques, encore avides de sang, qui vrombissent autour de lui. Il inspire et expire bruyamment, se gratte sans arrêt le point du corps d’où un autre moustique vient de décoller. Il pense à s’arracher de la petite natte qui lui sert de couchette, mais n’en a pas envie. Il en est au stade où l’idée de se lever lui fournit le chapelet d’injures qu’il abattra sur le premier venu.

Se lever ? Mais, diable ! Pour quoi faire ? Sans enfant, sans femme. Il n’y a que lui Kefa. Lui, et lui seul. Alors, pourquoi bouder son plaisir ? Peut-être par respect pour les menteries de ces raconteurs de craques pour qui un homme, ça se lève avant le soleil, pas après ? Non ! Lui, Kefa n’en a rien à cirer. Lui, Kefa en a assez de ces craques de petit snock ! Les oiseaux peuvent gazouiller à se casser le bec, les feuilles bruire, le vent souffler jusqu’à fracasser les branches d’arbres, Kefa ne se lèvera pas. D’ailleurs, il ne doit rien à personne.

Ce qui l’a réveillé, c’est le claquement produit par les pneus d’une charrette tirée par deux ânes, braillant, pétant par intermittence, comme s’ils sentaient un danger proche. Deux femmes, une vieille et une belette suivaient la charrette. Peu soucieuses des ânes, elles  riaient aussi fort qu’un maboul joyeux, aussi fort que Kefa s’en trouvât énervé. Il y voyait une bravade de son autorité de brigand, de coupeur de route qui avait réussi l’exploit de faire reculer toute une colonne de gendarmes venue pour le mettre hors d’état de nuire. Comme elles n’avaient nul respect pour lui, lui Kefa, il allait leur apprendre à se faire discrètes, à savoir se conduire dans une forêt si pleine de dangers, où même les chasseurs les plus redoutables du village ne s’aventuraient que très rarement.

Kefa est un jeune homme, le cap de la trentaine à peine franchi. Il a de la prestance, les cheveux en broussaille, de gros yeux couleur sang dont la seule vue fait trembler de peur, une corpulence qui le fait passer pour une gourde, menton en galoche, les lèvres noires à force de tirer sur la pipe qu’il a en permanence au bec. Personne ne sait de quel village il vient. On le dit simplement originaire d’un des villages avoisinants.

On raconte que, là bas, on ne voulait plus de lui, qu’aucun père n’avait daigné lui accorder la main de sa fille. De quoi faire naître chez Kefa le sentiment d’être condamné à la réclusion, d’être un homme à part destiné à vivre dans un monde à part. Son nom avait couru les familles, les rues, les palabres. Partout, on le vomissait. Partout, à son passage, on l’épiait longuement ; les enfants fuyaient dès qu’il paraissait, le criblaient d’insultes, de marmonnements rogues. Certains allaient jusqu’à le bombarder de cailloux qui l’atteignaient à la tête. Couvert de sang, il passait son chemin comme si de rien n’était, les yeux injectés de colère.

Et l’arbre de la haine poussait dans son cœur. Chaque instant qui passait rajoutait une louche à l’immense océan qui le séparait du village et des villageois. Il prenait davantage conscience de sa condition d’homme rejeté de partout. Parfois, dans les moments de solitude, il riait, riait de cette vie sienne, faite de tristesse, aussi malheureuse que les premières nuits du veuvage. Une vie qui sonnait creux. Une vie où il n’y avait nulle trace d’amour, d’amitié… Il pouvait mourir Kefa, nul n’allait s’en émouvoir, d’autant plus qu’on le logeait à la même enseigne que les fous, les avortons, les perclus… Eux qui n’étaient pas considérés comme des hommes, eux n’avaient pas d’âme.

A suivre…

Boubacar Sangaré