Mali: Menaka, une superchérie ?

Photo: maliweb.net

Photo: maliweb.net

Sauf grosse surprise, la CMA signera l’Accord de paix le 20 juin. Mais l’arrangement sécuritaire trouvé à propos de Ménaka provoque le débat, à tel point que d’aucuns y voient une supercherie destinée à faire oublier Kidal. Ménaka, l’arbre qui cache la forêt Kidal ?

A l’issue des consultations tenues à Alger du 25 mai au 02 juin, la Coordination des Mouvements de l’Azawad (CMA) a donné son accord pour signer l’Accord de paix le 20 juin. Une nouvelle qui a donné l’espoir que le Mali est presque au bout du tunnel.

«Je viens d’arriver d’Alger. Avec cette signature du 20 juin, c’est un Mali nouveau qui naît. Ce n’est plus le temps de rester dans le passé », confie Ould Mataly Mohamed, député élu à Bourem.

Cet optimisme n’est pas isolé. Ainsi, pour Mme Fomba Fatoumata Niambaly, élue à San, c’est un « Ouf de soulagement pour tous les maliens. », car «tous les regards sont tournés vers le nord. C’est un nouveau Mali qui nait, à travers cet accord. Il y a de grands chantiers de développement pour le nord comme le sud. Il faut que l’accord soit signé par tous pour que nous nous mettions rapidement au travail », conclue-t-elle.

Ces consultations d’Alger ont aussi débouché sur un accord dit « arrangement sécuritaire pour la cessation des hostilités » qui stipule le retrait de la Plateforme de Menaka et son retour à ses positions initiales, le repli de la CMA au-delà d’un rayon de 20km autour de Ménaka, le positionnement des FAMA à Menaka, que la protection de la population civile soit assurée à Ménaka comme sur l’étendue du territoire malien, par la MINUSMA conformément aux dispositions de la résolution 2164.

C’est un fait, Ménaka suscite des convoitises au point que le délogement des séparatistes en avril dernier avait donné lieu à un enchaînement de violences. Il reste que la plate-forme, qui réunit des groupes armés d’autodéfense, partie prenante de l’arrangement, n’a pas signé.

« On n’a pas signé l’arrangement parce qu’on ne peut pas sortir de Ménaka sans une garantie que la MINUSMA va sécuriser les populations. Il nous faut un arrangement qui satisfait les populations. Il ne faut pas se leurrer, nulle part dans le pays, la MINUSMA ne sécurise personne. Elle n’a rien fait pour que les gens aient confiance. », confie Fahad Ag Almahmoud, Secrétaire général d’un mouvement de la Plateforme, le GATIA (Groupe d’autodéfense Touareg Imghad et alliés).

Il ne fait plus aucun doute que la Mission onusienne est de plus en plus contestée au Mali. A quelques jours de la fin de son mandat, le 30 juin prochain, un récent sondage estime que 60,8% des maliens pensent que l’attitude la Minusma face à la crise du Nord du Mali est négative. Et à Ménaka, les populations sont sorties dans les rues pour dire leur désaccord avec les conclusions de cet arrangement sécuritaire, leur souhait étant que l’armée malienne et la Plateforme « ne bouge pas de Ménaka ».

Il faut dire les choses clairement. Cet arrangement n’en est pas un car un des groupes concerné par le texte, la plateforme, n’a pas signé, ce qui en fait un autre accord unilatéral qui ne dit pas son nom. C’est-à-dire qu’on est au summum de ce qui pouvait arriver : Le président IBK demande, en signant cet arrangement, à un groupe qui a libéré une ville occupée par des séparatistes de quitter, et de céder la place à la Minusma puisque les Forces armées maliennes doivent être cantonnées. On marche vraiment sur la tête. Tous ceux qui ne refusent pas de voir savent que cet arrangement sans la plateforme est une erreur grave de la part de IBK, car c’est lui qui dirige le pays et signe, même si c’est le ministre des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop, qui tient le stylo.

« La chose qu’on aurait pu « espérer » comme moindre mal, c’était que les FAMA soient chargées de la sécurité de Menaka. Mais en signant que les FAMAS doivent laisser la sécurité à la MINUSMA, IBK reconnait que l’Etat malien n’est pas capable de jouer son rôle régalien », analyse la journaliste Françoise Wasservogel.

Cet arrangement sécuritaire a du mal à recueillir l’adhésion de beaucoup qui pensent que« c’est un arbre qui cache la forêt kidal, où les populations ont le plus besoin d’être sécurisées ». Oui, on dira ce qu’on voudra, mais avec cet arrangement tous les regards se sont détournés de Kidal qui, pour reprendre l’éditorialiste Adam Thiam, « boucle sa quatrième année blanche pour ses scolaires et ses scolarisables qui deviennent ainsi, si rien n’est fait, la matière première potentielle du crime organisé dans une région où la kalach est devenue le plus grand employeur.»

Les prochains jours vont être décisifs, et quelle que soit la malveillance de la Communauté Internationale, IBK et son gouvernement ne sont vraiment pas à la hauteur de l’enjeu.

Boubacar Sangaré

Mali, l’étrange destin de Moussa Mara

Le soleil de Moussa Mara qui brillait chaque jour dans le ciel de la cité administrative, et dont le fleuve Djoliba réverbérait la lumière, vient de connaître un coucher. C’en est-il fait de lui ? Non. Il y a toujours cet axiome de base en politique qui dit qu’un homme politique ne meurt jamais.

 

 

 

Moussa Mara, photo:www.dw.de

Moussa Mara, photo:www.dw.de

Partira, partira pas ? Depuis plus de deux mois, c’était cette question du départ de Moussa Mara qui concentrait le principal des interrogations. Au final, comme son prédécesseur Oumar Tatam Ly, Moussa Mara n’a pas réussi à faire son trou dans la primature. Après 09 mois à la tête de l’exécutif, le jeune premier ministre de 39 ans, considéré par beaucoup à sa nomination comme un homme d’avenir, a rendu son tablier au président de la République Ibrahim Boubacar Keïta, le jeudi 08 janvier 2015. C’en est donc fait d’une mission qui n’aura pas été de tout repos pour Moussa Mara. Un passage à la cité administrative qui aura été bref. Agité aussi.

 

Chronique d’un départ annoncé

Arrivé à la tête du gouvernement le 5 avril 2014 suite à la démission de son prédécesseur Oumar Tatam Ly, Moussa Mara a reçu un accueil extrêmement mitigé sur la scène politique malienne. Président de la petite formation « Yéléma« , dont le score à la présidentielle avait été tout aussi mitigé, le jeune premier ministre de 39 ans a été perçu dès son arrivée comme un outsider par les barons du RPM, le parti du président IBK, lesquels, après le départ de l’ex premier ministre Tatam Ly, voulaient voir l’un des leurs prendre la tête du gouvernement. De nombreux proches d’IBK ont interprété son choix comme un désaveu, et lui en tiennent toujours rigueur.

 

Mais c’est en mai dernier que tout a véritablement basculé à cause de la visite de Moussa Mara à Kidal : on sait comment cela s’est (mal) terminé. Baroudeur, populiste, dur d’oreille, enclin à la bravitude, disait-on à son encontre. Ensuite, en juin, est venue la motion de censure introduite par l’opposition à l’Assemblée nationale pour abattre le gouvernement Mara. Dans les affaires de l’achat du jet présidentiel et du marché des matériels militaires et des équipements de l’armée, Mara a perdu un peu de son crédit auprès de beaucoup. Ils ont décelé dans ses multiples mises au point des mensonges fabriqués pour blanchir IBK. Même si ses partisans objectaient que les difficultés qu’il rencontre tiennent au fait qu’il est déterminé à assainir les finances publiques et à lutter contre la corruption. C’est lui qui, de fait, aurait confié les audits des affaires de l’achat du jet présidentiel et du marché des équipements de l’armée au Bureau du Vérificateur Général et à la Cour suprême.

Ces dernières semaines la rumeur enflait au sujet d’un prochain départ de Mara, forçant le principal concerné à démentir chaque fois. On le sait, quand la ville de Bamako se remplit de rumeur, cela n’est jamais anodin. Surtout qu’il existait aussi des indices qu’un remaniement ministériel se préparait.

Flou artistique

Nul ne sait aujourd’hui les griefs qui ont valu à Moussa Mara de « démissionner » ou « d’être limogé ». Ainsi, comme à la démission de Tatam Ly, il y autour de ce départ de Moussa Mara une sorte de flou artistique. Comme si cela ne valait pas la peine d’expliquer au peuple, qui a besoin de comprendre, qui a droit à la vérité. Comme si cela était normal de maintenir le peuple dans l’ignorance.
Il est clair que la cohabitation Moussa Mara-IBK révélera un jour tous ses secrets. Mais il faut qu’au-delà des rumeurs et des théories les plus capricieuses, ce départ brutal soit expliqué pour que cette ascension fulgurante de Mara comme ce coup de frein ne restent pas inexpliqués. Comment un expert-comptable, politique fin, pourfendeur de la corruption, dont le passage à la mairie de la commune 4 du district de Bamako est encore salué, a-t-il pu connaitre un sort aussi triste à la primature ? Qu’est ce qui s’est réellement passé ? Ou bien était-il simplement un exécutant des ordres du numéro un, IBK ? A ces questions, il est sûr que nous aurons des réponses dans les jours prochains.

Mara, ce Wangrin en politique

Moussa Mara, disons-le, n’est pas connu que parce qu’il est homme politique et expert-comptable. Non, on se rappelle son père, le lieutenant Joseph Mara, entré au gouvernement en 1970, sous le régime kaki de Moussa Traore, avec le portefeuille de la justice, avant d’être arrêté, huit ans plus tard, pour malversation.

Moussa Mara atterrît sur la planète politique en 2004, aux élections municipales. Il y présenta une liste indépendante qui fut invalidée par le tribunal administratif. En 2007, il présenta, à nouveau, une liste indépendante qui fut battue au second tour, après avoir obtenu 48,5% des voix. En 2009, pour les élections municipales, encore avec une liste indépendante, il arriva en tête en commune IV du district de Bamako. Il en fut de même en 2011.

Entretemps, en 2010, le jeune Moussa Mara crée Yelema, son parti politique, dont le nom signifie changement en langue bamanan. Jeune formation, Yelema entretient une rivalité féroce en commune IV, avec le RPM, Rassemblement Pour le Mali, le parti d’IBK. La montée en force de Moussa Mara s’explique : jeune politicien éveillé, sagace et perspicace, il est parvenu à s’imposer dans cette commune. Sa position affirmée de pourfendeur de la corruption semble l’avoir rendu incontournable pour l’avenir.

A quelques réserves près, s’il était un héros de roman avec lequel on pourrait comparer Moussa Mara, ce serait bien Wangrin. Ceux qui ont lu L’étrange destin de Wangrin, écrit par Amadou Hampaté Bâ, savent de qui je parle. Moussa Mara, comme ce héros, est un homme ambitieux, qui a butiné dans l’arène politique pendant 10 ans avant de connaître une ascension fulgurante, déjouant ainsi les pronostics de certains qui lui avaient réservé un tout autre sort.

Il avait pour mission de diriger le gouvernement d’un régime qui, depuis sept mois, tâtonnait, ne savait pas dans quelle direction conduire le pays, et, dont le premier ministre avait claqué la porte à cause d’une bataille d’influence orchestrée par des apparatchiks du RPM, comme l’a expliqué Tatam Ly lui-même, dans sa lettre de démission. Mara devait s’y attendre, ils n’allaient certainement pas lui laisser les coudées franches. Il le savait mieux que quiconque. Il a sûrement gardé en mémoire la phrase pleine de sagesse que son prédécesseur, Tatam Ly, avait lancée lors de la cérémonie d’adieu à la Primature :

«Tout ce qui a un début a une fin..».

Celle prononcée par le personnage Wangrin est plus imagée :

« Tout soleil connaîtra un coucher… »

Le soleil de Moussa Mara qui brillait chaque jour dans le ciel de la cité administrative, et dont le fleuve Djoliba réverbérait la lumière, vient de connaître un coucher.

C’en est-il fait de lui ? Non. Il y a toujours cet axiome de base en politique qui dit qu’un homme politique ne meurt jamais.

Boubacar Sangaré

Mali: Intagrist El Ansari, « aujourd’hui, tout le monde veut la paix (…), les acteurs armés doivent se mettre d’accord… »

Intagrist El Ansari est un journaliste malien, correspondant en Afrique du Nord-Ouest (Sahel-Sahara) pour des journaux internationaux. Réalisateur de magazines TV, il a aussi travaillé sur des films qui s’intéressent aux cultures sahariennes. Son dernier livre paru est  Echo saharien, l’inconsolable nostalgie  (1). Il livre ici son analyse sur les pourparlers d’Alger qui, un temps repris, ont été à nouveau suspendus, sur la profusion des groupes armés au Nord du pays. .. Et pour lui : on ne revient pas en arrière, tout le monde veut aujourd’hui la paix, il appartient aux acteurs – armés – de se mettre d’accord sur quelque chose pour arriver à bout de cette histoire, afin que les gens reprennent une vie normale.

 

 

Intagrist El Ansari, Journaliste et écrivain credit: Intagrist

Intagrist El Ansari, Journaliste et écrivain, Photo:  Intagrist

 

 

1- A Alger, les groupes rebelles de la coordination des mouvements politiques de l’Azawad ont revendiqué le Fédéralisme. N’est-ce pas là un retour à la case départ et un déni des signatures de l‘Accord préliminaire de Ouaga et de la feuille de route des pourparlers qui enterraient toute revendication fédéraliste, indépendantiste…?

 

Il est évident que la remise sur la table des négociations de la revendication d’un fédéralisme ou autonomie pour le nord, est un non sens, puisqu’ils (les groupes armés du Nord) avaient signé une feuille de route, en juillet dernier, devant témoins internationaux, les caractères « Unitaire », « Républicain » et « l’Intégrité territoriale » de l’Etat malien. Le caractère « Unitaire » signifie bien la forme d’administration et de gouvernement d’un pays « Uni » autour d’un pouvoir central et des institutions républicaines qui « dépendent » de celui-ci, ce qui est différent d’une Fédération fonctionnant avec des entités institutionnelles (ou étatiques) – « multiples », en opposition à la notion « d’Unité » -, et politiques plus ou moins « indépendantes » les unes des autres. En deuxième lieu, en reconnaissant la Constitution de la République du Mali – dans sa version actuelle – il n’est fait mention, nulle part dans la feuille de route, que cette reconnaissance, par les groupes armés, est sous réserve d’une révision constitutionnelle ultérieure, ce qui s’ajoute au non-sens du revirement ou du rebond d’une revendication autonomiste.

 

On peut penser qu’il faudra un peu plus de temps que prévu, à la médiation Algérienne pour parvenir à faire adopter le projet d’accord, remis aux belligérants, qui s’inscrit strictement dans le cadre de cette feuille de route.

 

En deuxième piste de réflexion, on pourrait s’interroger sur une possible tentative « d’esquive politique » par les groupes armés vis-à-vis d’une partie de leurs militants qui avaient tant misé sur « l’indépendance », accepté ensuite « le Fédéralisme », et/ou au moins une  » large autonomie » de « l’Azawad ». Revenir à la table des négociations avec cette revendication est tout juste, à mon sens, une manière, à long terme, pour les responsables des différents mouvements de se « dédouaner » vis-à-vis de leurs militants, en prétextant aux yeux de ceux-ci « que résistance avait été faite, jusqu’au bout ». En fin de compte, il ne serait pas surprenant que les différents groupes reviennent dans quelques semaines, avec l’accord signé, pour dire à leurs militants : « vous avez vu, nous avons tout fait, mais l’accord nous a été imposé ». Je crois que cette histoire de va-et-vient est simplement un jeu pour gagner du temps et affaiblir l’attente des quelques militants des groupes armés, car la question – ou le compromis – a été bien scellée à mon sens, dès la signature de la feuille de route en juillet dernier, et c’était clair pour tous, même pour les militants des groupes armés qui s’étaient alors indignés et qui avaient compris dès lors « qu’ils n’allaient plus rien attendre des différents groupes armés ».

 

2- Le Front Populaire de l’Azawad a déclaré sa démission de la coordination. Est-ce le signe que ces mouvements sont dans un jeu d’alliance qui ne résistera pas à la réalité qui prévaut dans les régions appelées « azawad », notamment cette insécurité à deux visages, celle des djihadistes et celle intercommunautaire ?

 

La profusion des groupes armés est avant tout le signe de conflits d’intérêt d’ordre clanique, ou tribal, qui se jouent localement et au sein des groupes armés initiaux. Ces derniers temps, il y a eu multiplication de groupes. Certains se revendiquent de « l’Azawad », d’autres sont des groupements d’autodéfense. En fait, c’est simplement que chacun ne veut pas rester en dehors, sous coupole, ou mal servi par un autre. Personne ne veut être exclu de ce qui se trame autour de la table, chacun veut bénéficier du lot d’avantages qui découleront de l’accord, des intégrations, « des projets locaux », de créations des communes et régions, etc.

 

C’est ce cadre qu’il faut analyser pour comprendre les scissions, les démissions, ou les naissances des groupes. En effet, quand vous regardez les enjeux locaux, vous vous apercevrez que, soit explicitement, soit de manière détournée, derrière chaque groupe (armé) se tient, en fait, une tribu, une fraction ou un clan d’une région. La fragmentation des groupes armés démontre d’ailleurs fondamentalement l’absence d’un projet politique cohérent, fiable et assez viable pour intégrer tout le monde, toutes tendances confondues, mêmes celles divergentes, à la base de « cette révolte ».

 

La question de l’urgence sécuritaire que vous évoquez subsiste, mais elle vient au second plan, au regard des intérêts et des recompositions qui traversent les différentes tribus Touarègues, particulièrement à Kidal, mais aussi à Gao, et dans une moindre mesure, à Tombouctou.

 

3 – Selon vous, aujourd’hui, que faire pour le Nord, surtout pour Kidal où tout semble bloqué?

 

Il est vrai que Kidal est le centre névralgique d’un problème, beaucoup plus vaste, qui concerne tout le Nord du Mali. Quand on a une problématique aussi complexe, qui resurgit régulièrement depuis les indépendances, elle ne doit en aucun cas être le projet d’un petit groupe, ou discutée avec une seule partie, armée ou pas d’ailleurs.

L’option, pour analyser, comprendre et trouver des solutions adaptées, c’est l’inclusion des différentes tendances des sociétés multiethniques maliennes. On avait préconisé jadis, prématurément, des solutions qui passaient forcément par l’implication des sociétés civiles, une implication beaucoup plus fortes des vieilles chefferies traditionnelles qui sont les garantes des bases sociales, historiques, culturelles, – ces vieilles chefferies dont on entend pas parler, parce qu’elles ne sont, en majorité, pas les bras armés des rebellions -, des différentes communautés maliennes, en général et Touarègues en particulier, car « c’est la question Touarègue qui ressurgit à chaque deux ou trois décennies ». Si le Mali « devait être une fédération », ou si « l’Azawad devenait un état indépendant », ou si « de nouvelles régions se créaient au Mali » etc., cela entrainerait des réformes importantes pour le pays, mais aussi bien sûr pour les populations. Il faudrait donc les consulter, pas en les faisant assister à des ateliers pour leur annoncer quelque chose décidée d’avance ! Non ! Il faudrait que les différents responsables, les chefs coutumiers, traditionnels, qui sont connus de tous, soient partie prenantes des décisions et solutions.

 

L’accord de Ouagadougou reconnaissait cette nécessité. Il était prévu des pourparlers inclusifs, c’est à dire qui allaient se situer bien au delà du tête à tête, habituel, groupés armés / gouvernement. Que s’est-t-il passé pour organiser Alger ? Chaque partie invita son groupe qu’il présenta alors comme « la société civile ». Cette « société civile » était en fait l’ossature soit de l’Etat soit des groupes armés. De ce fait, dans le processus en cours à Alger, on ne peut pas parler de présence de sociétés civiles indépendantes, même s’il y avait certainement ici ou là une association, un petit groupe, avec une démarche plus ou mois indépendante. Ce fut une erreur manifeste. La majeure partie des civils a volontairement été exclue des solutions proposées et discutées en leur nom. Ce n’était pas ce qui était prévu dans l’article 21 de l’accord de Ouagadougou de juin 2013. Ce n’était pas non plus, ce dont le pays avait besoin après une si longue déchirure sociale, politique, sécuritaire et institutionnelle.

 

Mais on ne revient pas en arrière ! Aujourd’hui, tout le monde veut la paix. Il appartient donc aux acteurs armés de se mettre d’accord pour arriver à bout de cette histoire, et qu’enfin les gens reprennent une vie normale.

 

(1) Écho saharien, l’inconsolable nostalgie, Éditions Langlois Cécile, 2014, Paris

 

Propos recueillis par Boubacar Sangaré (interview réalisée via Internet)

Mali : Kidal, le bourbier

credit: malijet

Crédit: malijet

Kidal n’en finit pas d’être une ville cible et à propos de la situation sécuritaire, il n’y a plus personne à duper. Ces derniers temps, les attaques kamikazes, les explosions de mines qui ont visé les casques bleus de la Minusma à Kidal ou à Tombouctou et Gao sont indéniablement le signe que le combat engagé contre les djihadistes a viré au cauchemar absolu.

Des casques bleus tchadiens, nigériens, sénégalais… n’en finissent pas de laisser la vie dans une guerre « asymétrique », où les tactiques de l’ennemi échappent à toute honnêteté et se révèlent une cruauté incomparable. Et désormais, il y a matière à tirer la sonnette d’alarme, comme l’a d’ailleurs fait le ministre malien des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop. Le 8 octobre 2014, intervenant par vidéoconférence depuis Bamako, il a demandé au Conseil de sécurité de l’ONU le déploiement d’une force d’intervention rapide pour lutter contre les terroristes. Des terroristes qui sont de retour, et ne circulent plus en 4×4 mais en motos.

C’est dire que le climat lourd d’insécurité qui règne à Kidal indique une situation dantesque. Un bourbier qui n’a pas de nom. Dans cette ville, la réalité va au-delà du cauchemar. Il y a un an, après la mort des deux journalistes de RFI exécutés dans un style mafieux, les représentants de la communauté internationale se sont dépêchés de qualifier Kidal de « zone de non-droit ». Les forces onusiennes déployées dans le cadre de la Mission multidimensionnelle intégrée pour la stabilité au Mali (Minusma), l’armée malienne et les forces de Serval- qu’on disait très concentrées sur le Sahara-, ont été dans l’impuissance de « siffler la fin de la récréation » dans cette zone où les armes circulent comme si nous étions en période de guerre civile. Mais on sait aussi que Kidal, est le fief des rebellions MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad), du HCUA (Haut Conseil pour l’unité de l’Azawad), du MAA (Mouvement arabe de l’Azawad), voire des islamistes d’Ansar Dine ou du Mujao (Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest). Un cocktail de groupuscules rebelles qui sont loin de désarmer, en belle violation des accords du 18 juin qu’ils ont signés à Ouagadougou avec le gouvernement malien.

Alors qu’ils sont à Alger pour les négociations de paix avec le gouvernement malien, l’insécurité à Kidal empire. Et d’ailleurs, il est clair que, le premier ministre Moussa Mara, n’avait pas tout à fait tort lorsqu’il déclarait à la tribune de l’Assemblée nationale française il y a quelques jours qu’un accord avec les groupuscules armés « ne suffira pas à régler la question du terrorisme. Au moins permet-il de clarifier le paysage, de distinguer ceux qui sont prêts à s’engager dans la logique politique du DDR -désarmement, démobilisation, réinsertion-, des groupes résolus à imposer le djihad, le califat ou la loi du narcotrafic ». Pour faire court, il faut dire qu’à Kidal, la situation est telle qu’il est difficile de savoir qui est qui. Qui est terroriste, qui est rebelle. Résultat, les terroristes se sont rangés sous la bannière des groupuscules rebelles dont Kidal est le fief, et en profitent pour poser des mines qui font des victimes tant parmi les forces onusiennes que les populations civiles.

Loin de crier à une impuissance nationale et internationale, tous ceux qui ne refusent pas de voir, admettent qu’à Kidal la situation, depuis janvier 2013 où la Minusma a été installée, n’a pas connu d’embellie. La secte des assassins : Aqmi (Al Qaïda au Maghreb islamique), Mujao, Ansar Dine), continue de semer la terreur par les enlèvements et décapitations de civils accusés de collaborer avec les forces françaises, sans oublier les poses de mines devant le passage de véhicules des forces onusiennes, les tirs à la roquette… A Kidal, pour ne pas dire au nord du Mali, le bourbier y est abyssal.

Boubacar Sangaré

Mali : IBK à Mopti, pourquoi pas à Tombouctou, Gao ou Kidal ?

IBK dans la région de Mopti Photo: Maliactu

IBK dans la région de Mopti Photo: Maliactu

Parmi les évènements qui ont affolé la presse locale ces derniers jours, il en est un, contre toute surprise, qui n’a pas donné matière à des chroniques brèves mais incisives, à des éditoriaux virulents, à des analyses destinées à éclairer davantage la lanterne de ceux et celles qui brûlent toujours d’aller au-delà du politiquement correct. Tous ou presque semblent feindre être celui qui ne sait rien et, donc, qui préfère se taire, « la fermer », pour ne pas choquer, ou s’attirer les foudres d’un régime qui tâtonne, incapable de trouver vers quelle direction conduire le pays. Il ne peut s’agir que de la visite, qualifiée de « hautement symbolique », effectuée du 17 au 19 mars dans la région de Mopti par le président Ibrahim Boubacar Keïta.

Il est difficile de ne pas convenir que cette visite n’est pas vide d’intérêt, puisque la région de Mopti a aussi subi les conséquences de la guerre lancée contre les terro-djihadistes, les faussaires de la foi que sont AQMI, MUJAO et ANSARDINE, qui ont semé une terreur stalinienne dans les régions du Nord du Mali. Ensuite, parce que c’est à Kona que l’armée malienne, aidée par les soldats de l’armée bleu-blanc-rouge, a stoppé l’avancée des ennemis au prix de la vie d’un nombre incroyable de ses soldats, la DIRPA étant jusqu’à nos jours incapable de fournir un bilan. On ne va pas refaire l’histoire. Hommage rendu aux soldats de Sevaré, rénovation de l’hôpital Sominé Dolo où de nombreux blessés de la bataille de Kona ont été pris en charge, dépôt de gerbes de fleurs au monument élevé à la mémoire de tous les soldats tombés au champ d’honneur, défilé militaire, inauguration du lycée à Bandiagara, et des centrales électriques hybrides à Bankass et Koro. Voilà les éléments constituants de cette visite. Et on voit sans mal qu’il y avait vraiment de quoi jubiler pour les populations de Mopti.

Cette visite avait un sens pour ces populations dans l’esprit desquelles le souvenir de la bataille de Kona reste vif. Les regarder de travers en train de danser, chanter, crier « IBK ! IBK ! IBK ! » reviendrait d’abord à nier le droit à la reconnaissance à ceux et celles dont le fils, le mari, le père… est tombé sous les balles ennemies, ensuite à cracher sur leur joie d’avoir un lycée et des centrales électriques hybrides…

Cependant, il faudrait bien se garder d’abonder dans le même sens que ceux qui n’ont pas trouvé à redire, quelques soient leurs raisons, et qui sont prompts à montrer les griffes pour condamner toute voix discordante. Même le dernier des naïfs ne pouvait se défendre de s’interroger: pourquoi une visite à Mopti, et non à Kidal, Tombouctou ou Gao où les populations n’en finissent pas de hurler à l’abandon de la part du régime de Bamako ? C’est vrai, la réponse n’est pas banale. Surtout que, dans le contexte actuel, les susceptibilités sont, pour ne pas dire autre chose, grandes, et que la réconciliation nationale est devenue le sempiternel refrain qu’on fredonne à tout propos et en tout lieu…

« IBK est à Mopti ? Bah, on ne le savait même pas ! Nous, on a plus important à faire que ça », celui qui disait cela, depuis Gao, à l’autre bout du fil, est tout sauf déconnecté de l’actualité, et était mieux au courant que quiconque de la visite d’IBK à Mopti. Seulement, il exprime un sentiment qui n’est pas anodin. Pour qui s’intéresse aux affaires maliennes, il n’est pas besoin de consulter une boule de cristal pour savoir que la situation à Tombouctou, Gao et Kidal reste encore et toujours sérieuse, avec les tirs d’obus, le retour des djihadistes, la gestion d’une rare opacité de la situation à Kidal et, surtout, le blocage dans lequel se trouve les négociations entre le gouvernement malien, les groupes rebelles armés (MNLA, MAA, HCUA) et les groupes d’autodéfense (Ganda Izo, Ganda Koï). C’est comme le calme avant la tempête. Le dire, l’écrire, ce n’est ni être un oiseau de mauvais augure ni jouer à la Cassandre. C’est plutôt faire preuve de prudence.

Un Etat encore faible

Six mois après le plébiscite d’IBK en qui beaucoup voyaient – et voient toujours- l’homme providentiel, la situation dans les régions du Nord du pays n’a pas connu d’embellie. Surtout à Kidal, d’où est partie la rébellion MNLA qui a projeté le Mali dans les crises sécuritaire et institutionnelle. Mais il y a plus étonnant, quand on sait que les routes de cette région semblent interdites aux nouvelles autorités maliennes, malgré la présence de Serval et de la Minusuma. On se souvient que même le premier ministre, Oumar Tatam Ly, n’avait pu y mettre le pied en novembre dernier… C’est une région malfamée, où dorment tranquillement les bandits de tout acabit, les terroristes qu’il est vraiment difficile de distinguer des groupes rebelles armés. De quoi, en tous cas, renforcer le sentiment que le Mali est un pays coupé en deux, compartimenté, avec une partie du Nord qui semble hors du champ de contrôle du pouvoir central. Or, il est clair que les Maliens ont voté, massivement, pour restaurer l’ordre politique et l’Etat dont on dit qu’il n’a jamais été solide. Il ne fait aucun doute que ce qui se passe à Kidal sert de baromètre à la faiblesse du pouvoir en place, une faiblesse masquée mais réelle qui n’échappe pas un seul instant aux populations de Tombouctou, de Gao. Depuis le temps où ils vivaient sous la coupe réglée des faussaires de la foi, les habitants restés sur place se disent abandonnés par le pouvoir de Bamako. Rien n’a d’ailleurs encore été fait pour leur prouver le contraire.

Parmi les moins puissantes plumes de la presse locale, certaines n’ont pas résisté à dire qu’il eut été symbolique, six mois après son investiture, qu’IBK se rende dans l’une de ces trois régions pour faire oublier aux populations le sentiment qu’ils ont d’être séparées du sud du pays par un immense océan.

Pour parler de réconciliation, ce n’est pas à Mopti…

Dans son numéro du 17 mars, Le prétoire, en parlant de cette visite du président Keïta, a écrit :

« Au cours de cette tournée, le chef de l’Etat parlera sans cesse de dialogue et de réconciliation, termes à la mode et pour lesquels il a créé un ministère aussi inutile que factice. Mais pour se faire entendre, il serait mieux inspiré de s’adresser aux acteurs concernés, et ce n’est sans doute pas dans la « Venise » malienne qu’il va rencontrer les protagonistes du Nord, pas plus qu’il n’a pu les rencontrer tous à Bamako, lors des ateliers de la communauté internationale… »

C’est là un constat, des plus clairs, qui va recueillir l’adhésion de plus d’un dans l’opinion publique nationale, et même au-delà. C’est connu, à propos du dialogue et de la réconciliation nationale, beaucoup a été fait et dit mais il semble toujours que ce n’est pas assez. D’autres actions concrètes sont attendues de la part du pouvoir de Bamako. La plus symbolique serait la visite d’IBK dans l’une de ces 3 régions où se trouvent les vrais protagonistes. C’est là aussi qu’il apparaît nécessaire de poser la question de savoir pourquoi IBK tient à ce que les négociations se déroulent à Bamako, et pas à Tombouctou, Gao voire Kidal.

Boubacar Sangaré