Mali: le maire, ses fous et ses fantoches

On a le droit de mettre sur pied une association croupion pour applaudir un maire impopulaire et aller dormir sur ses lauriers. On a le droit de ne pas avoir la honte honteuse de décerner une médaille et d’accepter d’être des fantoches. Mais on n’a pas le droit de parler au nom de toute une population à coups de slogans pompeux

Mme le maire, théâtre malien

Mme le maire, théâtre malien, Photo: Youtube.com

C’est un évènement qui occupe encore les esprits. Le dimanche 17 janvier, le grand de terrain de Kalabancoro plateau, au sud-est de Bamako, a été le théâtre d’une cérémonie de remise de médaille au maire de ladite commune, Issa Bocar Ballo, militant du CNID –FYT élu en 2009, à l’initiative d’une association dite « des jeunes premiers du Mali », dont on se demande en quoi ils sont « premiers », en collaboration avec la radio Kledu. Franchissant la frontière qui sépare l’humilité de l’extravagance, c’est dans une voiture accompagnée de quatre cavaliers que le roi, pardon !, le maire a rallié la cérémonie, fêté aux cris de slogans « Ballo, un maire du jamais vu à Kalaban », « Kalaban vous dit merci. » par une foule d’obligés et d’obligeants.

Bien sûr, il n’est pas question pour nous de hisser cette drôlerie à la dimension d’un événement. Même si, à Kalaban-coro, la colère qui coule à flots ininterrompus à l’évocation du nom du maire n’a pu manquer de laisser place au rire chez beaucoup, surtout les tenants de l’avis selon lequel jamais mandat d’un maire n’aura aussi douloureusement marqué les esprits. Depuis la fracassante affaire de la vente et de l’expropriation du marché principal de Kalaban-coro, une grande partie de l’opinion publique de cette commune rurale, la plus grande de Kati, a fini par se rendre à une évidence qui est que ce projet du maire répondait à un besoin autre que celui de lotir ce grand marché. Nous n’allons pas réécrire l’histoire, on connait la suite : violent affrontement entre les forces de l’ordre déployées pour la circonstance et les habitants opposés au projet. Cela va sans dire qu’il n’y a pas que ça. Cette affaire, il est toujours utile de le rappeler, a engendré une dégradation du tissu social. A Kalaban-coro, beaucoup de liens de famille et d’amitié se sont cassés donnant lieu à une tension sociale dont le feu durera avant de s’éteindre. Même la pire des mauvaises fois ne saurait nier cela. Et, encore plus important, tous ceux qui ne refusent pas de voir savent que cette affaire de vente et d’expropriation du marché est loin de connaître son épilogue. N’en déplaise au maire Issa Ballo, qui, avec la fierté d’un lutteur sénégalais, présente ce projet comme un succès, alors que le massif rejet populaire dont il a fait l’objet amène à le considérer comme une ombre sur le tableau davantage sombre de son mandat. C’est un fait, cela fait bientôt six ans que le marché n’a toujours pas été achevé, ses occupants d’antan squattent encore un espace public de la jeunesse et le flanc d’une mosquée. Cela parce qu’aussi, la place réservée à eux dans le « marché du maire » ne peut les contenir tous. Et personne ne sait quand déménageront-ils dans le marché.

On pourrait ajouter au tableau l’absence criarde de caniveaux dans les rues de Kalabancoro, avec ses routes cahoteuses et poussiéreuses ; des rivières qui, une fois inondées pendant la saison des pluies, isolent certains quartiers alors qu’il n’est besoin que d’y construire un petit pont. Malgré tout le bien qu’il puisse dire de son bilan dans des interviews tout sauf menées à la baguette, cette seule affaire a été la goutte d’eau qui fait déborder le vase de la colère des populations dont l’immense majorité n’a jamais fait mystère de son désaccord avec ce projet. Mais ce qui fâche et humilie, c’est qu’elle ne fait entendre sa colère que dans le fin fond de sa maison, dans les grins (groupe de discussion informel), et ça s’arrête là. C’est là qu’apparaît le plus grand problème avec le peuple, au Mali, ce bébé qui ne grandit jamais, finit par accepter, trouver les choses normales même dans leur anormalité. Ce peuple méprisé, maintenu sciemment dans l’ignorance, à l’esprit sclérosé et gonflé à l’hélium du culte de la personnalité, de la vénération, des considérations et croyances bidon. Passif spectateur, mais jamais acteur. Alors, il est complice. Complice de sa situation, de sa condition de peuple enfumé.

N’importe quel idiot sait que cette cérémonie de remise de médaille n’est pas neutre. Elle cache le jeu de jeunes véreux, comme il y en a plein dans ce pays, qui ne savent pas ce qu’est un bilan, un projet de société. Qui ne reconnaissent que le visage, le diplôme et l’argent. On a le droit de mettre sur pied une association croupion pour applaudir un maire impopulaire et aller dormir sur ses lauriers. On a le droit de ne pas avoir la honte honteuse de décerner une médaille et d’accepter d’être des fantoches. Mais on n’a pas le droit de parler au nom de toute une population à coups de slogans pompeux. Au Mali, l’étalage insolent du ratage de développement se poursuit à cause de la mauvaise gestion de maires à qui il reste à apprendre ce qu’être maire veut dire.

Boubacar Sangaré

Carnet de voyage: une journée à Koulikoro

Koulikoro, aujourd’hui, semble faire figure d’une ville fantôme. Ce n’est pas donner une opinion fantasque que de le dire. Seul le vrombissement du moteur des voitures symbolisant la modernité et d’une marque de moto qui fait un tabac en capitale (Bamako) _ il s’agit de la moto Djakarta_, indique à l’étranger qu’il foule le sol d’une ville, qui pourtant, a été aussi naguère un véritable épicentre de l’activité industrielle d’un pays qui a pour nom Mali.

Parlant d’activité industrielle à Koulikoro, on éprouve une douleur, dure à souffrir, en pensant à l’Huilerie cotonnière du Mali (HUICOMA), qui a aujourd’hui fermé ses portes. La première personne à qui je me suis adressé, plus par curiosité, est un vieillard chenu, qui a la cinquantaine bien entamée ; il est né et a grandi dans la ville. Un koulikorois. « Depuis qu’HUICOMA a fermé ses portes, la vie est difficile. Il n’y a plus de travail. La ville n’est plus aussi remplie qu’avant. Les seules activités qui font gagner sont l’exploitation du sable, du gravier et la pêche. », m’a-t-il expliqué sur un ton qui en dit long sur la tristesse dont il était rempli. A l’entendre, on comprend sans grand mal que Koulikoro, c’est aussi une ville qui est économiquement voire socialement en panne. Un choc. Quelques minutes passent et je lui pose une autre question sur la fréquence des accidents de la route qui relie Koulikoro à Bamako. « Les accidents, dit-il, sont fréquents. C’est surtout entre les camions à benne et les motocyclistes. » Cela ne doit en rien prêter à l’étonnement, d’autant que sur cette route, le nombre de camions à benne que l’on croise, dame le pion à n’importe quel autre véhicule. Il faut s’armer de vigilance. Ce vieillard, disons-le, est le digne représentant d’une génération qui sait qu’elle a désormais tout derrière elle. Une génération qui ne parle plus d’avenir, mais qui sait si bien entretenir la jeunesse du film d’un passé qu’elle garde encore et encore.

Mais toute cette atmosphère de tristesse s’efface tout d’un coup quand je vous annonce que ce même jour, à Koulikoro, un ami politicien, au sens noble du mot, pour ne pas dire un camarade de lutte, convolait en justes noces. De son nom Mahamane Mariko, il a été, par le passé, le secrétaire général du bureau de coordination de l’Association des Elèves et Etudiants du Mali (AEEM) et demeure aujourd’hui à la tête du mouvement cadre de réflexion et d’actions des jeunes (CRAJ). C’est pourquoi, à l’hôtel de ville de Koulikoro, ces anciennes têtes brulées de l’AEEM n’ont pas boudé leur plaisir : ils ont fait répéter à la mariée ce discours propre à l’époque Sankarienne (Sankara), devenu l’apanage de l’AEEM. En voici un extrait : « Oser lutter, c’est oser vaincre. Les traîtres.  A bas les dirigeants dirigés ! A bas les démagogues ! A bas les hommes demoiselles (sic) ! A bas … ! » En guise de mot d’ordre, la mariée a décrété 72 heures de grève. Nom de Dieu ! Ensuite est venu le temps d’un cortège de voitures qui accompagne les mariés pour saluer quelques parents.

En ce moment, le soleil telle une vieille femme qui tombe de fatigue après une journée de marche, s’estompe. La nuit déploie ses ailes et survole Koulikoro. L’attention littéralement absorbée par le cortège, deux badauds n’ont pu se défendre de s’écrier : « c’est sûrement le cortège de quelqu’un qui a le bras long ; seul le pauvre passe inaperçu. » Mentalité si banale, prégnante dans les conversations quotidiennes, où la richesse est encore aux prises avec la pauvreté. Deux autres frères siamois. Ils sont en perpétuelle lutte.

Oui, Koulikoro est une ville qui a un chemin de retour. Pour ne pas dire autre chose, on retourne comme on va. Sauf qu’à Tienfala (un bourg), on est frappé par un constat : les vendeuses d’oranges savent si bien superposer les fruits dans une petite tasse, qu’on est persuadés qu’elles sont sorties tout droit d’une école de marketing. Je mets ma main au feu qu’à Tienfala, il n’y a que des orangers… Dans la voiture, ça discute, parlotte, et ça commence à débiter des mots durs contre MUJAO, AQMI, Ansardine, MNLA. Deux professeurs de philosophie agitent aussi les idées sur la politique, sur Machiavel et son ‘’ le petit prince’’ que tout homme d’Etat doit avoir lu. L’un pense que la politique, par essence, est machiavélique. L’autre n’est pas d’accord et trouve que cette définition est incomplète. Je me suis alors mis dans la peau d’un arbitre pour dire que « l’on comprend que pour Machiavel, la fin doit justifier même les pires moyens ! » J’ai tranché. Rires.

Boubacar Sangaré