Mali: Menaka, une superchérie ?

Photo: maliweb.net

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Sauf grosse surprise, la CMA signera l’Accord de paix le 20 juin. Mais l’arrangement sécuritaire trouvé à propos de Ménaka provoque le débat, à tel point que d’aucuns y voient une supercherie destinée à faire oublier Kidal. Ménaka, l’arbre qui cache la forêt Kidal ?

A l’issue des consultations tenues à Alger du 25 mai au 02 juin, la Coordination des Mouvements de l’Azawad (CMA) a donné son accord pour signer l’Accord de paix le 20 juin. Une nouvelle qui a donné l’espoir que le Mali est presque au bout du tunnel.

«Je viens d’arriver d’Alger. Avec cette signature du 20 juin, c’est un Mali nouveau qui naît. Ce n’est plus le temps de rester dans le passé », confie Ould Mataly Mohamed, député élu à Bourem.

Cet optimisme n’est pas isolé. Ainsi, pour Mme Fomba Fatoumata Niambaly, élue à San, c’est un « Ouf de soulagement pour tous les maliens. », car «tous les regards sont tournés vers le nord. C’est un nouveau Mali qui nait, à travers cet accord. Il y a de grands chantiers de développement pour le nord comme le sud. Il faut que l’accord soit signé par tous pour que nous nous mettions rapidement au travail », conclue-t-elle.

Ces consultations d’Alger ont aussi débouché sur un accord dit « arrangement sécuritaire pour la cessation des hostilités » qui stipule le retrait de la Plateforme de Menaka et son retour à ses positions initiales, le repli de la CMA au-delà d’un rayon de 20km autour de Ménaka, le positionnement des FAMA à Menaka, que la protection de la population civile soit assurée à Ménaka comme sur l’étendue du territoire malien, par la MINUSMA conformément aux dispositions de la résolution 2164.

C’est un fait, Ménaka suscite des convoitises au point que le délogement des séparatistes en avril dernier avait donné lieu à un enchaînement de violences. Il reste que la plate-forme, qui réunit des groupes armés d’autodéfense, partie prenante de l’arrangement, n’a pas signé.

« On n’a pas signé l’arrangement parce qu’on ne peut pas sortir de Ménaka sans une garantie que la MINUSMA va sécuriser les populations. Il nous faut un arrangement qui satisfait les populations. Il ne faut pas se leurrer, nulle part dans le pays, la MINUSMA ne sécurise personne. Elle n’a rien fait pour que les gens aient confiance. », confie Fahad Ag Almahmoud, Secrétaire général d’un mouvement de la Plateforme, le GATIA (Groupe d’autodéfense Touareg Imghad et alliés).

Il ne fait plus aucun doute que la Mission onusienne est de plus en plus contestée au Mali. A quelques jours de la fin de son mandat, le 30 juin prochain, un récent sondage estime que 60,8% des maliens pensent que l’attitude la Minusma face à la crise du Nord du Mali est négative. Et à Ménaka, les populations sont sorties dans les rues pour dire leur désaccord avec les conclusions de cet arrangement sécuritaire, leur souhait étant que l’armée malienne et la Plateforme « ne bouge pas de Ménaka ».

Il faut dire les choses clairement. Cet arrangement n’en est pas un car un des groupes concerné par le texte, la plateforme, n’a pas signé, ce qui en fait un autre accord unilatéral qui ne dit pas son nom. C’est-à-dire qu’on est au summum de ce qui pouvait arriver : Le président IBK demande, en signant cet arrangement, à un groupe qui a libéré une ville occupée par des séparatistes de quitter, et de céder la place à la Minusma puisque les Forces armées maliennes doivent être cantonnées. On marche vraiment sur la tête. Tous ceux qui ne refusent pas de voir savent que cet arrangement sans la plateforme est une erreur grave de la part de IBK, car c’est lui qui dirige le pays et signe, même si c’est le ministre des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop, qui tient le stylo.

« La chose qu’on aurait pu « espérer » comme moindre mal, c’était que les FAMA soient chargées de la sécurité de Menaka. Mais en signant que les FAMAS doivent laisser la sécurité à la MINUSMA, IBK reconnait que l’Etat malien n’est pas capable de jouer son rôle régalien », analyse la journaliste Françoise Wasservogel.

Cet arrangement sécuritaire a du mal à recueillir l’adhésion de beaucoup qui pensent que« c’est un arbre qui cache la forêt kidal, où les populations ont le plus besoin d’être sécurisées ». Oui, on dira ce qu’on voudra, mais avec cet arrangement tous les regards se sont détournés de Kidal qui, pour reprendre l’éditorialiste Adam Thiam, « boucle sa quatrième année blanche pour ses scolaires et ses scolarisables qui deviennent ainsi, si rien n’est fait, la matière première potentielle du crime organisé dans une région où la kalach est devenue le plus grand employeur.»

Les prochains jours vont être décisifs, et quelle que soit la malveillance de la Communauté Internationale, IBK et son gouvernement ne sont vraiment pas à la hauteur de l’enjeu.

Boubacar Sangaré

Mali, vox populi, populi stupidus ?

photo: malijet.com

photo: malijet.com

Nous sommes nombreux à saluer la marche qui a fait sortir dans les rues de Bamako plus de cinq mille Maliens pour dire leur attachement à la paix, à l’unité du Mali. Une marche qui intervient quelques jours après la signature –unilatérale- de l’accord de paix, le 15 mai dernier, entre le gouvernement malien et les groupes armés favorables au Mali. Alors que, l’autre partie belligérante, la CMA, n’a pas voulu apposer sa signature au bas du document.

Les Maliens dans les rues pour se prononcer, il y a vraiment quelque chose de réconfortant dans cela. Cela est beau, salutaire, d’autant plus qu’il a longtemps été fait à ce peuple le reproche d’être simpliste, couché. En effet, depuis l’occupation des régions de Gao et Tombouctou par les islamistes, la rue bamakoise est restée le plus souvent vide, malgré les actes de violence, les exactions dont étaient victimes les populations sous occupation. Pendant longtemps, ce fut un peuple démissionnaire, qui hurle sa colère contre la mauvaise gouvernance, la corruption, dans son salon et dans son « grin » (groupe de discussion informel), mais n’ose pas descendre dans la rue. C’est d’ailleurs ce qui explique l’absence d’une société civile forte. Cette marche d’hier est à n’en pas douter le signe que ce peuple veut enfin se réveiller de la torpeur dans laquelle il a plongé et dans laquelle il n’a rien gagné sinon pauvreté, corruption, injustices, inégalités et népotisme…

Cette marche, à laquelle ont pris les Maliens de toutes catégories socioprofessionnelles, de toutes appartenances politiques, a été organisée pour soutenir l’Accord de paix signé le 15 mai à Bamako. Mais tous marchaient-ils pour la paix et l’unité ? C’est là une question d’importance, car à lire les banderoles – « L’administration à Kidal comme partout au Mali », « Il n’y a pas de questions touaregue, mais le racisme de certains Touaregs », « On veut une Minusma juste et impartiale », « Non à la main invisible de la France », « oui au GATIA, non à la MINUSMA »,– , il y a quelque chose à mettre en exergue : les gens qui marchaient ne marchaient pas tous pour les mêmes raisons.

«Les uns marchent pour la paix, les autres pour soutenir IBK, les suivants pour l’accord, et d’autres encore contre la MINUSMA et la France, etc. », m’a confié une consœur, qui se demande ce que deviendrait le Nord si ces forces internationales quittaient le Mali du jour au lendemain, auquel cas, pour elle, « les bandits divers ne feraient qu’une bouchée du septentrion, et ce ne serait ni la Plateforme ni les Fama qui pourraient les arrêter.»

Editorialiste au journal Le Républicain, Adam Thiam écrit que « la marche visait aussi la France et l’Onu que nombre de nos compatriotes accusent d’être du côté des fauteurs de paix, allant parfois jusqu’à l’appel au meurtre. »

Gallophobie, « seconde mort de Damien Boiteux »

C’est un fait, une marche se fait aussi souvent avec des voyous et des imbéciles qui ont l’outrecuidance de commettre des actes dont ils ne mesurent pas la gravité. Comme c’est le cas de ceux qui ont mis le feu au drapeau français au cours de cette marche. Un comportement inadmissible qui vient rappeler que la foule est dangereuse, donnant ainsi du poids à ce que Alcium disait au VIIIe siècle à Charlemagne : «Et ces gens qui continuent à dire que la voix du peuple est la voix de Dieu ne devraient pas être écoutés, car la nature turbulente de la foule est toujours très proche de la folie ». Autrement dit, « vox populi, populi stupidus». Il faut le dire, brûler le drapeau d’un pays est tout sauf rien.

A Bamako, au cours de la marche du 26 mai, le drapeau français a été brûlé. Et cela, trois

ans après le lancement par la France de l’opération Serval pour éviter au Mali de passer sous le contrôle des faussaires de la foi que sont Aqmi, Mujao et Ansar Dine. Les terroristes ont été délogés, et quelques mois après, des centaines de Maliennes et Maliens avaient accueilli, remercié, vénéré François Hollande, aux cris de Vive la France ! Pour en arriver là, écrit Adam Thiam (qui pense que cet acte symbolise la seconde mort de Damien Boiteux), « il fallut, merveilleuses pages de solidarité humaine écrite dans le sang, le sacrifice de Boiteux et de sept autres de ses camarades dont le dernier est tombé en 2014. Il fallut que des soldats héroïques du Tchad ratissent Tegargar. Il fallut que des soldats de la paix acceptent le risque de mourir pour la liberté du Mali. Le dernier soldat de la paix est tombé lundi soir, à Bamako, loin de Kidal, Tombouctou ou Gao, ces théâtres ensanglantés d’une tragédie qui paraît interminable.»

Et enfin, il faut convenir que les Maliens ont pris le pli de crier plus sur les autres que sur eux-mêmes. Et depuis quelque temps, il y a chez le peuple malien comme un sentiment anti-français, qui va crescendo. On se souvient qu’il y a bientôt un an, des organisations de la société civile appelaient à un boycott des produits français.

Boubacar Sangaré

Mali : Gao, les leçons d’une manifestation

 

Manifestation anti-Minusma à Gao, Photo: Koulouba.com

Manifestation anti-Minusma à Gao, Photo: Koulouba.com

Les jours qui suivent une catastrophe sont toujours douloureux. Les uns, affligés, essayent de constater les dégâts, de pleurer les morts et prier pour le rétablissement des blessés, tandis que les autres, surtout ceux qui ont quelque chose à se reprocher et sont comme sur le gril, se lancent dans une tentative d’éclaircissements, de mises au point destinée à arrondir les angles, et laissant croire qu’ils jouent cartes sur table. A ceux-ci viennent s’ajouter les opportunistes, qui, longtemps à l’affût tels des chats, se donnent en spectacle à travers des déclarations où ils n’arrêtent pas de faire jouer les sentiments, la grandiloquence. Il ne fait aucun doute que tout cela se fait dans la douleur.

Les jours qui ont suivi la manifestation anti-Minusma de Gao n’ont pas fait exception. Dans le camp des manifestants, où on halète encore de colère et d’indignation, on ne va certainement pas manquer de dire que c’en est fait de ceux qui sont morts et se dire que c’est s’illusionner que d’attendre quelque chose des enquêtes à ouvrir pour situer les responsabilités. Les manifestants peuvent aussi se consoler en pensant au retrait du document dénoncé, une grande victoire qui leur permet aussi de savoir désormais ce que pèse un peuple quand il est debout : beaucoup. Et le trait le plus marquant de cette manifestation du mardi 27 janvier 2015  pour protester contre la signature d’un accord de mise en place d’une zone démilitarisée autour de Tabankort est que son moteur reste, encore une fois, la jeunesse.

On le sait, ce n’est pas la première fois qu’une marche se déroule à Gao. Il y a plus d’un an, plus précisément le 10 octobre 2013, les jeunes sont descendus dans la rue à Gao pour dénoncer la vie chère, les coupures d’électricité, et pour exprimer leurs soucis de la sécurité physique et alimentaire. C’était après que le Mujao eut revendiqué des tirs d’obus dans la ville de Gao.

La journaliste Françoise Wasservogel, dans un entretien (1)  a estimé : «Les populations s’interrogent sérieusement sur le comportement de beaucoup de policiers et militaires maliens qui, au lieu de veiller sur elles, continuent à les racketter pour tout et n’importe quoi, comme autrefois. Les gens sont fatigués, se sentent méprisés, humiliés, et se demandent pourquoi les autorités ne rétablissent pas l’état de droit, puisque chacun sait que c’est cette quête à l’enrichissement personnel qui a ouvert les portes aux différents groupes armés. Les populations qui sont restées chez elles tout le long de l’occupation savent ce qu’elles ont vécu, qui a fait quoi, et quelle est l’attitude des différentes forces armées en poste dans leurs régions. Ces populations, principalement, les « jeunes de Gao » ont marché à plusieurs reprises, face aux coupeurs de mains d’abord, et malgré l’état d’urgence, ensuite (…) ils sont sortis principalement pour demander qu’on assure leur sécurité et que l’Etat assume ses responsabilités. Ils ne comprennent pas comment certains membres du Mujao peuvent circuler en ville sans être inquiétés ».

La marche du mardi 27 janvier montre que l’occupation des islamistes et ses horreurs ont donné à la population de Gao, qui a témoigné d’une énorme capacité d’adaptation dans les conditions éprouvantes, assez de courage pour descendre dans la rue quand cela devient nécessaire. Pour rompre avec cette obéissance, comparable à celle d’un cadavre à celui qui fait sa toilette mortuaire, qui caractérise le peuple malien tout entier. Un peuple comparable à un troupeau docile, qui somnole dans sa misère. Cet exemple, qui nous vient de Gao est peut-être le signe que ce peuple veut enfin se réveiller de la torpeur dans laquelle il a plongé il y a de cela des temps considérables, et dans laquelle il n’a rien gagné sinon pauvreté, corruption, injustices, inégalités, favoritisme, népotisme…

Aujourd’hui, le niveau de sécurité atteint dans la région n’est pas élevé. Il va sans dire que la situation s’enlise et la région de Gao, comme les deux autres du Nord, se trouve prise dans l’étau d’une insécurité à deux visages, à savoir celles des terroristes et des affrontements entre les groupes armés. Et la Minusma, dont la mission est d’assurer la sécurité des populations civiles, se retrouve elle aussi dans une position tout sauf confortable. En effet, depuis plusieurs semaines, la localité de Tabankort était devenue le théâtre d’affrontements entre des mouvements armés – progouvernementaux versus rebelles -, ce qui a amené même la Minusma a rétorqué à certaines attaques. C’est ainsi que la mission onusienne a décidé de la signature d’un accord de mise en place d’une zone démilitarisée autour de Tabankort. Le document a fuité, et la Minusma s’est dépêchée de le décréter non officiel. Voilà ce qui a amené les populations de Gao à descendre dans la rue pour dire que la mission onusienne est en train de faire le jeu des groupuscules rebelles armés. Plus important encore, c’est que les autorités maliennes n’étaient pas au courant. La manifestation a dégénéré, quatre personnes sont mortes et 18 ont été blessées.

Les soldats de la Minusma n’ont pas hésité à tirer sur les manifestants. Il faut le dire, en faisant usage de leurs armes, de gaz lacrymogènes, les soldats de la Minusma ont eu une réaction qui, pour être direct, n’est pas très « réglo ». D’autant plus qu’ils avaient en face des manifestants qui n’étaient pas armés. Résultat, la confiance entre la mission et les populations se disloque comme un ciment devenu friable. La mission est de plus en plus contestée, d’aucuns vont jusqu’à la ravaler au rang d’ennemi du peuple malien.
(1) Françoise Wasservogel, journaliste : « Les Maliens sont déçus, ils espéraient que l’élection allait être un coup de baguette magique’’, le 17 octobre 2013, le blog « L’Etudiant malien »

Boubacar Sangaré

Mali : Kidal, le bourbier

credit: malijet

Crédit: malijet

Kidal n’en finit pas d’être une ville cible et à propos de la situation sécuritaire, il n’y a plus personne à duper. Ces derniers temps, les attaques kamikazes, les explosions de mines qui ont visé les casques bleus de la Minusma à Kidal ou à Tombouctou et Gao sont indéniablement le signe que le combat engagé contre les djihadistes a viré au cauchemar absolu.

Des casques bleus tchadiens, nigériens, sénégalais… n’en finissent pas de laisser la vie dans une guerre « asymétrique », où les tactiques de l’ennemi échappent à toute honnêteté et se révèlent une cruauté incomparable. Et désormais, il y a matière à tirer la sonnette d’alarme, comme l’a d’ailleurs fait le ministre malien des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop. Le 8 octobre 2014, intervenant par vidéoconférence depuis Bamako, il a demandé au Conseil de sécurité de l’ONU le déploiement d’une force d’intervention rapide pour lutter contre les terroristes. Des terroristes qui sont de retour, et ne circulent plus en 4×4 mais en motos.

C’est dire que le climat lourd d’insécurité qui règne à Kidal indique une situation dantesque. Un bourbier qui n’a pas de nom. Dans cette ville, la réalité va au-delà du cauchemar. Il y a un an, après la mort des deux journalistes de RFI exécutés dans un style mafieux, les représentants de la communauté internationale se sont dépêchés de qualifier Kidal de « zone de non-droit ». Les forces onusiennes déployées dans le cadre de la Mission multidimensionnelle intégrée pour la stabilité au Mali (Minusma), l’armée malienne et les forces de Serval- qu’on disait très concentrées sur le Sahara-, ont été dans l’impuissance de « siffler la fin de la récréation » dans cette zone où les armes circulent comme si nous étions en période de guerre civile. Mais on sait aussi que Kidal, est le fief des rebellions MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad), du HCUA (Haut Conseil pour l’unité de l’Azawad), du MAA (Mouvement arabe de l’Azawad), voire des islamistes d’Ansar Dine ou du Mujao (Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest). Un cocktail de groupuscules rebelles qui sont loin de désarmer, en belle violation des accords du 18 juin qu’ils ont signés à Ouagadougou avec le gouvernement malien.

Alors qu’ils sont à Alger pour les négociations de paix avec le gouvernement malien, l’insécurité à Kidal empire. Et d’ailleurs, il est clair que, le premier ministre Moussa Mara, n’avait pas tout à fait tort lorsqu’il déclarait à la tribune de l’Assemblée nationale française il y a quelques jours qu’un accord avec les groupuscules armés « ne suffira pas à régler la question du terrorisme. Au moins permet-il de clarifier le paysage, de distinguer ceux qui sont prêts à s’engager dans la logique politique du DDR -désarmement, démobilisation, réinsertion-, des groupes résolus à imposer le djihad, le califat ou la loi du narcotrafic ». Pour faire court, il faut dire qu’à Kidal, la situation est telle qu’il est difficile de savoir qui est qui. Qui est terroriste, qui est rebelle. Résultat, les terroristes se sont rangés sous la bannière des groupuscules rebelles dont Kidal est le fief, et en profitent pour poser des mines qui font des victimes tant parmi les forces onusiennes que les populations civiles.

Loin de crier à une impuissance nationale et internationale, tous ceux qui ne refusent pas de voir, admettent qu’à Kidal la situation, depuis janvier 2013 où la Minusma a été installée, n’a pas connu d’embellie. La secte des assassins : Aqmi (Al Qaïda au Maghreb islamique), Mujao, Ansar Dine), continue de semer la terreur par les enlèvements et décapitations de civils accusés de collaborer avec les forces françaises, sans oublier les poses de mines devant le passage de véhicules des forces onusiennes, les tirs à la roquette… A Kidal, pour ne pas dire au nord du Mali, le bourbier y est abyssal.

Boubacar Sangaré

Mali : à la manif…

Des marcheurs tenant une banderole / Photo: Boubacar

Des marcheurs tenant une banderole / Photo : Boubacar

Qui sont ces hommes, femmes et enfants qui sont descendus dans la rue, ce matin du mercredi 27 novembre ? Bamako. Ciel pommelé, et un soleil des moins agressifs qui commence à darder ses rayons. Il est 8 heures. Le parvis de la mairie du district est masqué par des grappes de marcheurs, jeunes et vieux, venus des différents quartiers de la capitale avec une seule et même aspiration : la marche. Des centaines de personnes. Il y a vraiment quelque chose de réconfortant à voir tant de monde, ensemble pour une même cause. On se dit que la démocratie est belle, et grande aussi, car elle offre au citoyen ce luxe rare, et presque inexistant sous d’autres latitudes, de se lancer dans la rue pour se prononcer, dire son mot.

On se dit encore une fois que, dans ce pays, il ne reviendra plus le temps d’un régime monolithique qui met le peuple au pas. Dans la mémoire collective, 1991 bouillonne encore. Chacun porte en lui le Mali à feu et à sang, ce duel sans merci entre un dictateur psychopathique et son peuple déchaîné. C’est au prix d’insoutenables violences que la démocratie a été obtenue dans ce pays. Vingt ans plus tard, la démocratie est toujours là, mais, allez savoir pourquoi, rien n’a changé dans l’étalage insolent de la corruption, du chômage, du népotisme. Rien. Au contraire. La Kleptocratie est montée en force.

La marche. Revenons-y. Nombreuses banderoles. « A bas la politique de soutien de la France au MNLA  (Mouvement national de libération de l’Azawad)», « Quel Azawad ? Bandes armées », « A bas l’armée française au nord du Mali », « Kidal n’est pas un département de la France, mais une région du Mali », « pourquoi deux armées sur un même territoire ????? », … Des cœurs gonflés de sentiment nationaliste. Des phrases a priori gallophobes. Et quid des slogans criés, jetés ?« MNLA= à la France », « L’armée malienne à Kidal », « Mali, Un et Indivisible », « Libérez Kidal », « Le Mali ou la mort ».

Nombreux marcheurs. Des auditeurs de radio, des syndicalistes, des associations, qui ont décidé de marcher pour :

« Sensibiliser les Maliens pour un sursaut national. Certes, nous avons reçu de l’aide des amis, mais il ne faut pas que ces amis se substituent trop à nous. La France, par exemple, est en train de trop faire par rapport à l’aide, au point qu’on doute de son désintéressement. » Ainsi parlait le mathématicien Aboubacrine Assadek, du réseau Handi actions développement et perspectives (RHADP)

 

photo: Boubacar

photo: Boubacar

Que répondre à cette femme, haletante de colère, qui m’ordonne presque de l’écouter, elle aussi, pour qu’elle déverse dans mon dictaphone tout ce qui lui perce le cœur ? Ecoutons là :

« Je suis animatrice de radio depuis bientôt 17 ans. On n’a jamais été d’accord avec IBK, et les raisons de notre rejet sont bien là aujourd’hui. C’est le « IBK d’abord » et non « le Mali d’abord » ! Il ne fait que ce que bon lui semble. Les mêmes personnes qui ont déserté l’Assemblée nationale, violé nos femmes, tué nos enfants (les soldats), ont été candidats aux législatives pour le RPM (parti de IBK), et ont gagné au premier tour dans leur circonscription. Ils siègeront à l’Assemblée nationale, continueront encore de parler d’Azawad. C’est la France qui est à la base de tout ça. Mais, celui qui nous dirige, aussi, est à questionner. Tant qu’on ne dit pas la vérité à IBK, il ne servira pas à grand-chose de le dire à la France. »

Explosion de passions. Emportement. Et indignation.

La grande voie qui quitte la mairie du district pour passer par le boulevard de l’indépendance vibre de chahuts. Une marée humaine marche, encadrée par un important dispositif de policiers et de gendarmes. Les banderoles déferlent, les slogans fusent. Mais il est difficile d’avoir l’esprit tranquille. Il y a la crainte d’être victime d’un larcin. Ces pickpockets qui ne sont jamais loin, veillent au grain, guettent comme des chats. Il y a aussi les voyeurs du haut de leu villa. Certains manifestent leur solidarité. Ils lèvent les deux poings en l’air et entonnent les mêmes slogans. D’autres désapprouvent et regardent la foule de travers. Il y a enfin les confrères qui flashent, interrogent causent…énervent.

Il est 11 heures, presque. La marche arrive au boulevard de l’Indépendance. Cette même place où, il y a seulement 8 à 9 mois, des centaines de Maliennes et Maliens ont accueilli, remercié, vénéré François Hollande, aux cris de Vive la France ! La France qui avait lancé l’opération Serval pour éviter au Mali de passer sous le contrôle des faussaires de la foi que sont Aqmi, Mujao et Ansar Dine. Aujourd’hui, la situation n’est plus la même. Avec des faces de carême, ces mêmes Maliens ont remplacé « Vive! »par « A bas la France ». Comme quoi le « Vive » devient  toujours « A bas! » La place de l’indépendance, lieu symbolique, choisie par les marcheurs pour lire leur communique dans lequel la France, le MNLA et la Minusma ont été mis dans le même sac, attifés des mêmes reproches.

 

Photo: Boubacar

Photo : Boubacar

Le soleil tape. Un étrange moment d’épuisement, inondé du sentiment de fierté d’avoir tenu jusqu’au point d’arrivée: le boulevard de l’Indépendance. Rester se fait pesant, il faut partir. Non sans dire que les Maliens, je ne plaisante pas, ont … enfin …compris qu’il est temps de se dégager de la résignation, du fatalisme. Et que démocratie ne rime pas avec passivité.

 

Aqmi : Al-Qaïda au Maghreb islamique

Mujao : Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest

Minusma : Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali

 

Boubacar Sangare