Livre : les dérangeantes vérités de Zana Koné

 

Mettre les pieds dans le plat ou appeler un chat un chat. C’est le moins que l’on puisse dire à propos du recueil de poèmes L’Être et la volonté de Zana Koné, celui qu’on appelle « l’avocat-philosophe ».

Il vient de passer dans l’autre camp, celui de la poésie. Dès les premières pages, les vers résonnent de vérités qui sont comme le nez au milieu de la figure. L’auteur pointe cette coutume que la société malienne a prise d’évoquer en permanence le passé, de s’en glorifier. Elle évoque la bravoure, le patriotisme, la droiture de Soundjata Keîta, de Samory Touré alors que le présent n’est fait que d’incompétences, d’inconscience. Alors s’impose, pour Zana Koné, le besoin de « démythifier » le passé, de s’en émanciper pour saisir le présent qui semble nous couler entre les mains comme de la fine poussière ou de l’eau. C’est ce que nous dit l’avocat-poète dans le poème Devoir de vérité, où il s’attaque au vitriol à ce peuple complice de son enfumage, passif spectateur mais jamais acteur, qui a l’esprit gonflé à l’hélium « des grands mythes », « des grandes illusions », et, encore plus grave, qui est adepte indécrottable de la théorie du complot :

« A César ce qui est à César/ A Soundiata ses exploits/ Enfouis dans un passé à jamais passé/ Et à nous ?/ La Paresse/ Le mensonge/ L’enrichissement sans effort/ L’évocation sans cesse du passé ?/ ».

Il n’est pas besoin de dire que l’auteur met le curseur sur un problème existentiel auquel est confrontée la société malienne, en régression qui plus est. Une société où les digues de la retenues ont été cassées, au point que ce qui était une honte hier fait aujourd’hui la fierté : « O fiers descendants d’ancêtres glorieux/ D’où nous est-il venu/ Que celui qui ne vole pas est maudit ?/ De qui avons-nous appris/ Que celui qui dénonce est aigri ? ».

Zana Koné enfonce le clou lorsqu’il écrit dans Les ruelles de la conscience populaire :

« L’Egypte dans la mémoire de l’histoire/ Un jour fut pharaonique !/ Mais l’invocation des pharaons de l’histoire/ Ne saurait construire une œuvre pharaonique/ O peuple ! Sors donc des souvenirs touffus/ Avant que le présent ne te fuit !/ Nous savons désormais ce que nous fûmes/ Est donc venu le temps de démontrer/ Ce que nous sommes/ Car les descendants impuissants/ D’ancêtres puissants/ Sont souvent appelés décadents. »

Une jeunesse à laquelle on a fait croire qu’elle n’est rien, n’a rien, ne peut rien, un peuple qui s’agite sans agir, une Afrique en « lambeaux » qui a échoué, le massacre d’Aguel’hoc. Le tableau dressé par Zana Koné n’en demeure pas moins sombre dans ce recueil au lyrisme douloureux, mais qui ne s’accommode pas des lectures unanimes et « unamistes », du bien-pensisme, qui sont de mode quand il s’agit de parler de la société malienne.

L’être et la volonté, c’est aussi et avant tout un hommage poignant que l’auteur rend à Thomas Sankara, un des dignes fils d’Afrique, héritiers de Kwamé Nkrumah, Lumumba, Modibo Keïta. Sankara, « l’immortel » qui incarne aujourd’hui encore le progrès par sa volonté inébranlable à mettre son peuple sur le chemin du changement. C’est cette volonté de progrès qui fait défaut selon Zana Koné. Résultat : nos pays, en Afrique, restent englués dans l’entonnoir de la régression à force de rester en permanence dans le passé pour se soustraire au présent et donc à la réalité.

Boubacar Sangaré

Littérature : quand la poésie crie et explose

images du livre

C’est un recueil qui vient enrichir la poésie malienne, genre dans lequel la production se révèle encore bien maigre, tant il est difficile et privé des faveurs du public. Préfacé par Alassane Souleymane, Nation en sommeil (suivi de Nouvelles du Mali) est le nouveau livre d’Aboubacar Maïga, journaliste à l’ORTM et enseignant d’université.

C’est d’abord un livre intime où, avec des vers qui cascadent comme une chute d’eau, le poète célèbre le Mali, ses monuments, le palais de Koulouba, Bamako. Il rend hommage aux artistes, aux Aigles, chante son amour pour ses parents, ses petites sœurs.

Cependant, rapidement, la poésie explose et le poète, faisant un précepte de cette phrase d’Abdellatif Laâbi « plonger le bistouri partout où l’homme a mal », s’insurge contre la souffrance, exprime son insatisfaction, refuse la facilité et l’ordre établi. Nation en sommeil, poème éponyme du livre peint sans concession les tares qui ont permis les dérives actuelles du pays : corruption, népotisme, spéculation foncière. Les crises, l’éducation, l’immigration, la cherté de la vie, les maladies, le basculement des normes sociales n’échappent pas à la lucidité douloureuse du poète. « Des empires, tu devins pays des carriéristes salariés sans vocation/Si nous ne sommes pas en train de prier, sommes en train de jeûner/Sinon dans l’embouteillage simulant de vaquer à nos occupation/Le reste du temps au grin, aux mariages, aux baptêmes ou au dîner/On ne trouve jamais un employé à son poste au moment où il faut/Même la secrétaire vient quand il lui chante après levée du drapeau/Quatre heures dans la circulation, deux heures et demie au bureau », crie-t-il.

Dans Rien, il y a une bonne dose de désespoir et de morbidité. Ce poème comporte des aphorismes pessimistes, résonne de questions existentielles qui renvoient au texte De l’inconvénient d’être né du grand pessimiste roumain, Emile Cioran : « A peine né, on prie déjà pour ce qu’on n’a pas encore commis/Et c’est juste là le gouffre d’où découlent tous nos tourments !/Croire juste pour croire, nos temples remplis sans vraie foi/A nous un monde à la fois petit et vaste, simple et compliqué/Avec une vie si courte et comblée d’inattendus!/Mais pourquoi nous devons être et un jour ne plus être ?/ Pourquoi même naître ?/ pourquoi venir porter ces galères et ces haines ? » (Rien, P.24)

Les questions existentielles posées par Aboubacar Maïga renvoient aussi à la perception que nous avons du temps. Perception selon laquelle la vie est linéaire : un parcours, on vient au monde et on meurt au final. On va d’une extrémité à une autre. Il est clair que personne ne peut fournir des réponses à ses questions. Il a les réponses au fond de lui-même. Ou peut-être les ignore-t-il lui aussi. Et bienheureux les ignorants. Dans son texte, Emile Cioran aussi fait prendre conscience à l’homme de sa finitude et est près d’évoquer l’absurdité de cette vie qui « ne vaut pas la peine d’être vécue » : « Si, autrefois, devant un mort, je me demandais : « A quoi cela lui a-t-il servi de naître ? », la même question, maintenant, je me la pose devant n’importe quel vivant ». (De l’inconvénient d’être né, P.10)

Et c’est évidemment à ce texte que Sami Tchak, le Togolais, dans La Fête des masques, fait un clin d’œil lorsqu’il fait dire à Alberta ses propos teintés de pessimisme : « Parfois, je pense que ça ne vaut pas la peine de naître. Mais, bon, quand on est déjà né, on doit faire avec. » (P.21)

Ce recueil est apporte plus-value à la littérature universelle, celle des Voltaire, Shakespeare, Camoes, Goethe, Cervantès, Dostoïevski, en ces sens qu’il en aborde quelques thèmes (universels) tels que l’amour, la mort, la liberté. La parole y est éclatée avec une surcharge d’images, une absence de contrainte syllabique, et un déploiement des mots d’après une rythmique spontanée. On sait que depuis 1980, l’engagement dans la poésie africaine n’est plus une obligation, et la création, selon Jules Monnerot ( principal artisan de L’Etudiant Noir) devient « un procès solitaire où l’unique contrainte pourrait être la fidélité du poète à son inspiration personnelle. » Dans le recueil, le poète réussit à faire de la poésie un enregistrement du malaise social, en ce sens qu’il ne manque pas de toucher à la récente crise que le pays a traversée.

Boubacar Sangaré