Mali: le pays ou la réélection ?

 

IBK de passage à Kalabancoro, au sud-est de Bamako, en 2014.
Photo: Boubacar

Entendu mardi soir sur une radio : un député a dit avec la fierté d’un champion de lutte traditionnelle sénégalaise que la réélection d’Ibrahim Boubacar Keïta, dit  » IBK « , était gravée dans le marbre. Rêve éveillé ou réalité, on attend de voir. En quoi est-ce important ? Simplement parce que la voix qui ânonnait dans la radio a fasciné le chroniqueur partagé entre rire et tristesse à l’idée que c’est désormais le sujet qui fait courir tout le monde, notamment dans les arcanes de la scène politique : la présidentielle.

Il y a désormais ceux qui y croient et ceux n’y croient pas (à la tenue). Et on en parle chaque jour comme s’il s’agissait de défendre un club de football. Mais au-delà de la présidentielle, c’est la réélection d' » IBK  » qui est devenue un ballon de foot politique.

Des ministres prennent le masque serein du  » griot  » pour dire les louanges du président et  » impressionner la masse « . La réélection, c’est ce qui leur plaît et ils ne veulent entendre parler que de ça parce que ça arrange leurs convictions, s’ils en ont. Ceux qui suivent les médias d’État ont droit tous les jours à un matraquage publicitaire qui ne dit pas son nom sans que personne ne se soucie de savoir si cela est  » casher  » ou pas. Des pleines brouettes de flagorneries dégueulasses sont déversées chaque jour dans les colonnes de certains canards serviles.

 

La stratégie est déjà en marche et elle est savamment huilée. Vous avez lu  » L’orgueil du désert  » de Djeneba Fotigui Traoré ? Dans ce roman primé l’année dernière, il se passe la chose suivante : pour faire part de l’affaire-rebelle aux autres citoyens à travers la presse, le président use d’une stratégie. Pour lui,  » tout le monde a le droit de savoir, l’information est capitale pour la survie de la démocratie. Mais pourtant, il faut que le peuple ne sache que ce qu’il doit savoir, le reste, il doit l’ignorer, complètement.  »

Des marches, mêmes pacifiques, sont réprimées, des journalistes arrêtées à leur rédaction comme une bande de frappe, achevant de confirmer tous ou presque dans l’idée que «  Big brother is watching you « . Qu’il se déclare candidat à sa propre succession ou pas, la réélection du président Keïta, qui ne cesse d’essuyer les tirs de barrage de l’opposition, des anciens membres de la majorité présidentielle et d’une partie de la jeunesse, est devenue une obsession : c’est un fait.

Mais, et le pays ? Tous ceux qui ne refusent pas de voir savent qu’il reste toujours aux creux de la vague. Qu’il croule au fond de la crise, car elle est toujours là la crise. Les soldats qui tombent comme des mouches, les mines qui explosent et qui n’épargnent ni civils ni militaires, les assassinats et braquages ne sont rien de moins que son prolongement camouflé.

Et ceux qui ne savent pas doivent le rentrer dans leur crâne une bonne fois pour toute : cette crise n’est pas une de ces crises passagères. Non ! Elle s’attaque à la structure même de l’État, du pays, de la classe dirigeante, des communautés et surtout à la façon dont le système est organisé. Il s’agit de ce système de réseaux de patronages néo-patrimoniaux. C’est aussi à croire que les leçons apprises dans les précédentes crises sont sorties par l’autre oreille.

Peu importe qu’il soit réélu ou pas pour le chroniqueur. Il n’a rien contre IBK qui, a-t-il écrit il y a quelques années,  » est entouré de gens dont les objectifs ne sont pas les siens. Qui ne sont pas prêts à se battre avec lui pour édifier ce pays. Et qui ne veulent que les postes, le pouvoir et les privilèges.  » Il s’agit aujourd’hui plus de sauver un pays que de réélire  » IBK  » dont les partisans semblent toujours en mode frontal, prêts à en découdre. Or, le pays est plus important que la réélection.

Dans un récent entretien qu’il a accordé au chroniqueur pour un média étranger, Ousmane Sy a été on ne peut plus clair : la conquête du pouvoir n’est utile que lorsqu’il y a un pays.

 

Bokar Sangaré

Mali : «journalistes apatrides» riment avec pouvoirs putrides

Le ministre malien de la Justice, Mohamed Ali Bathily Photo: Maliweb.net

Le ministre malien de la Justice, Mohamed Ali Bathily Photo: Maliweb.net

Il est des propos qui n’ont pas seulement le don de faire date, mais aussi font de la peine. Ceux tenus par le ministre malien de la Justice, Mohamed Bathily, par lesquels il descendait en flammes la presse, en font partie. Comme dans un tribunal, il a dressé un réquisitoire dur à l’encontre du travail de la presse. Un réquisitoire dur, mais résonnant de vérités difficiles à mettre sous le boisseau, et qui sont comme le nez au milieu de la figure. Le garde des Sceaux n’a vraiment pas fait l’économie du peu de bien qu’il pense des journalistes.

Nous savons que, ces temps-ci, le département de la Justice se débat avec nombre de dossiers dont le plus important reste la fameuse ‘’affaire des bérets rouges’’, qui a débuté par l’incarcération du désormais général Amadou Haya Sanogo, et se poursuit avec l’arrestation d’autres poids lourds de l’ex-CNRDRE, la découverte de charniers à Kati et à Diago. Une affaire qui promet de nombreux rebondissements. Aussi est-il de bon ton de rappeler que le département concentre l’espoir de tous ceux qui sont assoiffés de justice, d’égalité dans un pays dont les administrations publiques avaient, et ont toujours, l’allure des écuries d’Augias, qu’il est urgent de nettoyer. Il ne faut pas être devin pour savoir que le ministre va s’attirer les inimitiés des profiteurs égoïstes qui abondent encore dans nos administrations, où ils ont érigé la corruption, le népotisme, le favoritisme en style de gestion, au point d’amener les usagers, issus pourtant d’un peuple fier, à troquer leur dignité et leur honnêteté pour la malhonnêteté. Ils sont toujours là, veillent au grain. Ils sont hostiles à tout changement, et passent la nuit à réfléchir sur la meilleure manière de l’empêcher. Pour cela, aucun moyen ne leur semble dérisoire, pas même celui de mettre à leur service la presse privée, où il est facile de « recruter » un « journaliste alimentaire » qui, en l’espace de quelques billets de francs Cfa, n’a aucune gêne de commettre des articles déséquilibrés et inconsistants pour prendre la défense d’un fieffé corrompu, tapi dans l’ombre dans un service public, craignant la tempête de la Justice.

« Partout, c’était le clientélisme et la corruption. Et quand on se hasarde à lutter contre ce fléau, on se fait sûrement des ennemis. Parce que ceux qui profitaient de cette situation ne sont pas prêts à lâcher prise. Ils mettent tout en œuvre, y compris l’achat de la presse pour parvenir à leur fin. Ces journalistes se permettent de citer ton nom dans des affaires pour lesquelles ils ne t’ont même pas interrogé. Au lieu de chercher à équilibrer l’information, ils prennent des sous par-ci et par là, et diffusent des contre-vérités en retour… », ces propos du garde des Sceaux, Mohamed Bathily, où il qualifie certains journalistes d’«apatrides», contenus dans un discours lu devant des militants des Associations pour le Mali (APM) et publié par Le Serment, parlent d’eux-mêmes.

Oui, le « journalisme alimentaire » est devenu une sorte de modalité du journalisme au Mali, et un nombre incroyable de journalistes s’en donnent à cœur joie. Oui, ce phénomène a jeté le doute sur les compétences et la crédibilité de la presse, l’un des éléments importants de la démocratie. Oui, le journalisme a été vidé de son contenu; le professionnalisme, l’impartialité sont devenus un luxe qu’on ne prend plus le temps de se payer.

Cette mise en cause du travail de certains journalistes (pas tous, il existe encore des confrères patriotes et sincères) est recevable, car il faut convenir que la presse n’a pas le comportement, la déontologie, que le lectorat est en droit d’attendre.

Mais on peut fixer des limites aux critiques du ministre, dans la mesure où la presse malienne n’est rien de moins que le reflet d’une société en état de décomposition morale et intellectuelle avancée, où l’échelle des valeurs a subi de profonds changements. Notre presse est à l’image de ce peuple qui s’est débiné, égaré. Ce peuple qui a perdu la notion de la droiture. Ce peuple qui a été abruti par des décennies de pratique d’une démocratie de pacotille, et à qui on n’a pas pu éviter la voie de la corruption. Là où il faut se dissocier du point de vue du garde des Sceaux, c’est de dire que l’achat de la presse n’est pas une spécificité de ces corrompus finis en bisbille avec la justice. Non ! Si cette presse est d’une médiocrité énorme aujourd’hui, c’est aussi parce qu’elle a toujours été mise à la traîne, à coup de millions, par ces pouvoirs supposés démocratiques, qui préfèrent se voir encenser au mépris d’un peuple sciemment maintenu dans l’ignorance. Cette presse s’est parfois, de connivence avec le pouvoir en place, employée à fournir des écrits putrides destinés à abêtir le peuple. C’est pourquoi, parfois, « un journaliste apatride » rime avec un pouvoir putride. Un pouvoir qui utilise cette même presse, sur laquelle le garde des Sceaux Mohamed Ali Bathily cogne, pour désorienter son peuple. Et il est clair que ce n’est pas aujourd’hui que cette pratique disparaitra.

Boubacar Sangaré