MALI, deux ans après, quelle justice pour les journalistes ?

Agression de Saouti Haïdara, Directeur du journal L'Indépendant, Photo: maliactu

Agression de Saouti Haïdara, Directeur du journal L’Indépendant, Photo: maliactu

« J’ai reçu un message de mon rédacteur en chef, pour me dire que la ligne éditoriale était de ne pas fustiger la France et le gouvernement de transition ! »Agressés, interpellés, arrêtés, mis sur écoute…Quelle justice pour les journalistes ?

« C’est ça le paradoxe ! On s’acharne contre les Sanogo, les Yamoussa, les Touré de la Sécurité d’État, les Siméon Keïta et d’autres, pour avoir commis de graves exactions, mais on traine les pieds quand il s’agit d’agressions contre des journalistes. »

De sa voix rauque, s’accoudant de temps à autre à son bureau, Birama Fall ne prend pas de gants quand il s’agit de parler des agressions, interpellations et arrestations qu’il a subies, avec nombre de ses confrères, il y a deux ans, dans les moments où ceux qu’on appelait ironiquement à l’étranger « les militaires de salon de Kati », Sanogo et sa bande, faisaient la pluie et le beau temps. Directeur de publication du bihebdomadaire Le Prétoire, récemment élu président de l’Association des Éditeurs de Presse privée (ASSEP), Birama Fall avait été interpellé par la Sécurité d’État en mai 2012. On lui reprochait des échanges téléphoniques avec un ancien ministre à propos de la publication d’un article qui révélait l’existence d’un charnier à Diago…

« Au lendemain de l’enterrement de ces militaires, les populations de Diago se sont plaintes auprès de leur député, l’ancien ministre Lanseni Balla Keïta. Il m’a appelé lui-même pour me dire qu’il allait me donner un scoop ; j’étais curieux de savoir de quoi il s’agissait. Comme il ne m’appelait pas, je l’ai relancé. Il m’a dit de venir à l’Assemblée nationale ; là-bas, il m’a remis une enveloppe en me disant qu’il avait déjà tout traité. A ma question, il a répondu : « Un charnier ! ».

J’ai ouvert l’enveloppe ; avec des détails très, très précis, les récriminations des populations, et les activités louches menées à Diago et dans ses environs.

De retour au journal, j’ai dit à mon rédacteur en chef qu’on ne pouvait pas traiter le sujet, le contexte ne le permettait pas. Je lui ai demandé de scanner et de détruire l’original. Il avait à peine terminé de scanner le document, que trois agents de la Sécurité d’État débarquèrent pour m’emmener, sous prétexte que je détenais des informations capitales sur le Mali.

Je ne comprenais pas. On venait de faire un papier sur la composition du premier gouvernement de Cheikh Modibo Diarra. J’ai pensé que c’était ça la cause. J’ai fini par me rendre compte qu’il s’agissait de l’affaire de Diago. », explique Birama Fall.

Le nom de Birama Fall a ainsi été ajouuté à une liste déjà longue de journalistes arrêtés, interpellés, agressés…

Le temps du « racisme anti-journalistes »

Juillet 2012. Une centaine de journalistes, de professionnels de médias publics et privés, des personnalités politiques et associations de la société civile sont descendus dans la rue pour exprimer leur refus de la terreur qui s’abattait sur le microcosme de la presse malienne. En seulement trois mois, le bilan faisait état de cinq interpellations de journalistes, dont deux avaient été violemment agressés.

À l’époque, la presse avait écrit que le gouvernement était dans l’obligation de faire la lumière sur cette situation, pour ne pas permettre au « Si tu portes plainte, on va te tuer et il n’y aura aucune suite ! » et au « Si tu lèves la tête, je te tue ! C’est vous qui semez la pagaille dans ce pays ! » d’imposer la loi de la terreur.

En effet, Abdrahamane Keïta, alors rédacteur en chef de L’Aurore, et Saouti Haïdara, directeur de publication du quotidien L’Indépendant, ont été enlevés puis violemment agressés.

Birama Fall explique : « Quant à Abdrahamane Keïta, le rédacteur en chef de L’Aurore, on lui reprochait ni plus ni moins ses accointances avec Dioncounda. Les militaires ne voulaient pas voir Dioncounda à la tête du gouvernement de Transition. Ils voulaient coûte que coûte mettre fin à son mandat. C’est un secret de polichinelle : Abdraham est l’ami de Dioncounda, et il écrivait des articles au vitriol contre Cheikh Modibo Diarra, contre Sanogo, contre tout ce qui se passait alors… Ils ont profité de ça pour lui tendre un piège devant le bureau du vérificateur général. C’est là-bas qu’ils l’ont enlevé pour l’emmener dans la zone aéroportuaire. Ils l’ont dépossédé d’un million cinq cent mille francs CFA, de son portable. Ils l’ont sérieusement bastonné. Après, la plainte a été dûment déposée, mais il n’y a jamais eu de suite.

Ce fut ensuite le tour de Saouti. Deux fois… D’abord, une interpellation. Ensuite, quand il a balancé un papier sur les bérets rouges. On a même dit qu’il avait reçu de l’argent à Dakar avec ATT et Semega, pour déstabiliser les jeunes militaires.
Saouti, ils ne l’ont laissé que pour mort. Il a été tellement battu qu’il a eu la clavicule cassée, et diverses autres blessures assez graves. »

Une arrestation de trop…

Alors que la situation devenait de plus en plus dangereuse pour les journalistes, le 6 mars 2013, l’interpellation de Boukary Daou, directeur de publication du Républicain, a sans doute été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

Il a été arrêté pour avoir avalisé la publication d’une lettre ouverte adressée au président de transition, Dioncounda Traoré, rédigée par un militaire en mission sur le front (dans le nord du Mali). Le militaire dénonçait le salaire et les autres royalties offerts au capitaine Amadou Haya Sanogo, qui venait d’être bombardé président du Comité militaire pour le Suivi et la Réforme des Forces armées du Mali.

Boukary Daou a été interpellé par la Sécurité d’État, sans que l’on sache ce qu’on lui reprochait concrètement, d’autant moins que le ministère de l’Intérieur se refusait à tout commentaire. Même s’il n’était point besoin de réfléchir à l’infini sur les raisons d’une telle atteinte à la liberté de la presse, dans un pays qui, depuis le coup d’État du 22 mars 2012, était entre les mains de militaires et personnalités politiques évoluant dans un univers où le « racisme anti-journaliste » est la norme.

Une mise en garde sérieuse avait été adressée aux responsables d’organes de presse et aux professionnels de la communication, après que l’État d’urgence avait été décrété, le samedi 12 janvier 2013, sur toute l’étendue du territoire. Dans un communiqué de presse du ministère de la Communication, on pouvait lire :

« (…) les décrets instituant cette mesure stipule en son article 14 les dispositions suivantes: conférer aux autorités judiciaires compétentes ainsi qu’au ministre de l’Intérieur, aux gouverneurs et aux préfets le pouvoir d’ordonner en tout lieu des perquisitions de jour et de nuit; habiliter l’autorité administrative compétente à prendre toutes les mesures appropriées pour assurer le contrôle de la presse et des publications de toute nature ainsi que celui des émissions radiophoniques ou télévisées, des projections cinématographiques et des représentations théâtrales (…) »

« Le dimanche 13 janvier, j’ai reçu un message de mon rédacteur en chef pour me dire que la ligne éditoriale était de ne pas fustiger la France et le gouvernement de transition. J’ai tout de suite été saisi par un violent mal de tête, au point que j’avais décidé de tourner le dos à la presse, la laisser entre les mains de ces ‘militaires de salon’ et de ces caciques carriéristes occupés à sauver leur peau. », confie un confrère qui a requis l’anonymat et pour qui l’interpellation de Boukary Daou n’était, pour ne pas dire autre chose, que l’arbre qui cache la forêt d’une volonté d’indiquer « à nos confrères si valeureux et si combatifs qu’ils étaient tous désormais sous une sorte d’épée de Damoclès qui ne disait pas son nom. Mais, ce qui était rassurant, c’était d’entendre cette presse dire qu’elle ne se laisserait pas marcher sur les pieds. »
La conséquence a été qu’à partir du mardi 12 mars 2013 a commencé une journée sans presse : les kiosques étaient vides, les rotatives n’avaient pas tourné, et les micros étaient restés éteints. Le mouvement devait perdurer tant que Boukary Daou n’aurait pas été libéré !

Qui était derrière ces menaces ?

Selon Birama Fall, c’était la junte militaire de Kati et la Sécurité d’État qui avaient ordonné ces agressions, avec l’enthousiaste complicité de certains hommes politiques.

« J’étais à Bruxelles avec Dioncounda. Dioncounda leur a fait croire -je suis témoin- que la presse malienne travaillait en amateur, que les journalistes n’étaient que des assoiffés d’argent, et que Boukary Daou méritait son sort.
Cela a été dit devant moi !

Quand j’ai parlé de Diago, il n’y a pas une autorité qui n’a pas tenté de nier les faits en disant qu’il n’y avait pas de charnier. Malheureusement un an après, le temps m’a donné raison.

C’est dire qu’il y a eu une collusion entre les militaires et les civils en son temps, rien que pour brimer la presse malienne, pour nous empêcher de faire notre travail.

Mais, ce que Birama Fall déplore le plus, c’est que, « depuis cette période où les gens de presse ont été agressés, et jusqu’à aujourd’hui, aucune société civile, aucune association de défense des Droits de l’Homme au Mali n’a levé le petit doigt pour combattre cette impunité. »

Impunité

Le mot est lâché. Outre Birama Fall, Saouti Haïdara, Boukary Daou, Abdrahamane Keïta, on peut ajouter à liste Chahana Takiou et Dramane Aliou Koné (actuel président de la Maison de la Presse).

La plupart de ces journalistes, après leur arrestation, agression, interpellation, ont introduit des plaintes devant la justice. Ces plaintes, sont restées en suspend ; et Birama Fall ajoute que nul ne sait où l’on en est dans le traitement de ces dossiers. Au ministère de la Justice, la réponse du préposé a été : « Je ne pourrais me prononcer sur ce sujet… ».

La seule certitude est que ces plaintes n’ont jamais eu de suite. À Birama Fall, qui a parlé de « d’omerta », Me Moctar Mariko, président de l’Association malienne pour la Défense des Droits de l’Homme (AMDH) répond : « À la suite du coup d’État, il y a eu une loi d’amnistie qui couvre une période bien déterminée. Toutes les victimes qui ne sont pas concernées par cette période ont le droit de porter plainte.
Moi, je n’ai pas connaissance d’une plainte de journaliste ici, parce que, généralement, quand les gens déposent une plainte, ils nous font une ampliation. Ce qui nous permet de la suivre. À part le cas de Boukary, je n’ai pas connaissance d’autres plaintes.
C’est-à-dire que ces plaintes ne nous ont pas été adressées de façon formelle. On n’a pas eu d’ampliation des plaintes déposées devant les tribunaux.
Mais c’est vrai : on peut aussi s’autosaisir de certaines affaires… »
Alors, pourquoi l’AMDH ne s’en est-elle pas « autosaisie » ?

« Vous savez, aujourd’hui, les conditions sont favorables à l’exercice de notre métier, poursuit Me Mariko. Il y a deux ans, je veux dire pendant les mois qui ont suivi le coup d’État, les conditions n’étaient pas réunies pour les organisations de défense des droits humains (…) C’est vrai qu’en dépit des conditions, les organisations de défense des droits humains doivent pouvoir travailler, mais parfois il faut être réaliste… Parce qu’on ne doit pas travailler pour se mettre en danger, mais pour alléger les souffrances, assister les victimes. »

Agressés, arrêtés, interpellés, mis sur écoute… « Saouti a été gravement blessé. Il a fallu qu’on l’évacue vers le Sénégal pour le soigner. Boukary s’en est tiré, mais avec des séquelles. J’ai été le premier journaliste à le voir quand il est sorti des locaux de la sécurité d’État. Il m’avait appelé ; j’ai constaté son état. Même là, on l’a menacé pour l’empêcher de parler. », explique Birama Fall, comme pour dénoncer le fait que ces victimes n’ont pas bénéficié de prise en charge médicale et psycho-sociale.

« Toutes les exactions, toutes les violations graves des droits humains doivent être punies de la même manière.
Il n’y a pas de criminel de premier degré ou de criminel de second degré. Les militaires sont en train de payer aujourd’hui parce qu’ils font l’objet de poursuites. Que les civils qui les ont encouragés et appuyés répondent aussi de leurs actes. Sinon, c’est de la non-assistance à personne en danger. Leur complicité n’est pas active. Mais elle n’est pas passive non plus, car ils ont mené des campagnes de dénigrement à travers la sous-région, à travers le monde pour dire que si les journalistes étaient agressés, ils n’avaient qu’à s’en prendre qu’à eux-mêmes.
Le président l’a dit, le premier ministre avec plein pouvoir l’a dit, le ministre de la Justice en son temps l’a dit, tous l’ont dit !, s’insurge

Birama Fall, tout en reprochant par ailleurs à la presse de ne pas se mieux défendre elle-même: « Aucune association de journalistes n’a porté plainte contre ces agressions ; et pourtant elles avaient les moyens de se constituer partie civile ou de porter plainte avec constitution de partie civile dans laquelle il y aurait eu des juges d’instruction. Ni la Maison de la presse, ni l’ASSEP, ni l’URTEL (Union des Radios et Télévisions libres), personne n’a bougé. »

Une question demeure : la parole journalistique est-elle libre, aujourd’hui ?

Birama Fall est on ne peut plus précis : « Très, très libre. Mais la liberté dépend de ce qu’on veut en faire. Quand tu lies ta liberté au gain, tu ne mérites pas de l’avoir. Non, tu ne la mérites pas ! »

Le constat qui n’échappe à personne est que la justice malienne est immobile sur ces affaires. Les agressions ont eu lieu, des plaintes ont été introduites, il n’y a pas eu de suite. Et le manque de suite, le néant actuel exhale un parfum d’abandon des choses. C’est là que gît l’inquiétude de beaucoup de journalistes qui vont jusqu’à dire « que toutes ces arrestations de militaires, c’est pour plaire à la communauté internationale. »

B. SANGARE

Mali: quand un «éditocrate» fait passer IBK par une lessiveuse…

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Lu, le  24 novembre 2014, dans l’éditorial du bihebdomadaire 22 Septembre, cette phrase surprenante :  « IBK au- dessus de tout soupçon », car : « IBK a la réputation d’être un homme honnête, sincère, jaloux de la chose publique. En un mot, un grand patriote. C’est pourquoi, il a été élu à plus de 77 % des suffrages exprimés. Premier ministre, président de l’Assemblée nationale, il n’a jamais été pris en défaut. Ce n’est pas aujourd’hui, chef de l’Etat, où l’honneur et la dignité constituent son essence, où la libération du pays le préoccupe plus que tout, qu’il va se livrer à des malversations financières »

Cela n’étonne personne ou presque ! On sait que la presse, au Mali, est devenue un hôtel où  loge un ballet d’opportunistes. Elle est aujourd’hui une pépinière de fripouilles et que sais-je encore qui sont prêtes à vendre leur âme au diable pour faire partie de la valetaille de ceux qui détiennent les leviers du pouvoir. Venant de Chahana, ces propos n’étonnent vraiment pas quand on sait que ce journaliste, depuis la fin de son aventure au quotidien L’Indépendant– et la création de sa propre gazette-, s’est rangé dans le camp de ces « nouveaux chiens de garde » dont parle Serge Halimi. Oui, lui aussi, il déforme la réalité, donne une image lisse du pays, afflige davantage ceux qui vivent dans l’affliction, sert les intérêts des nouveaux maîtres du pays. Lui aussi est un adepte du « journalisme de révérence ». La flagornerie ne fait pas partie intégrante du journalisme. Ce n’est pas du journalisme, mais du « foutage de gueule ».

Mais il ne s’arrête pas là. Comme s’il n’avait pas assez insulté notre intelligence, il poursuit sans hésitation : « Disons nous la vérité, sans passion : IBK est au-dessus de tout soupçon. En tout cas, jusqu’à preuve du contraire, il n’y a aucun élément dans les deux dossiers à même de le mouiller, ni même de l’éclabousser. Ceux qui pensent que Soumeylou Boubèye Maïga l’a chargé dans lesdits dossiers, en affirmant que le président de la République était au courant de chaque étape de la procédure de ces marchés, se trompent lourdement. Pour la simple raison que Boubèye n’a jamais reconnu les surfacturations et la mauvaise gestion qu’on lui reproche. »

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Et voilà, c’est la mort du petit cheval. On se rend compte que Chahana n’est pas loin d’intégrer le cercle de ceux qu’on appelle, sous d’autres cieux, les « éditocrates », « qui parlent de (presque) tout en racontant (vraiment) n’importe quoi » .On ne doit pas demander aux autres de se taire et continuer soi-même à aboyer. Non, cela ne se peut pas. Notre « éditocrate » ne veut pas qu’on incrimine Ibrahim Boubacar Keïta, mais use de tous ses talents de laveur pour faire passer IBK par une lessiveuse. Personne ne veut salir IBK, mais quand les choses ne sont pas ce qu’elles devraient être, ne se font pas dans les règles de l’art, c’est à lui qu’on demande des compte, seulement à lui et à personne d’autre. Concernant l’affaire de l’achat du jet présidentiel, l’opposition politique malienne n’a pas été la seule à crier au scandale. Même le FMI 5Fonds monétaire international) ! Mais ce qu’il faut surtout dire à Chahana, c’est que l’acquisition de l’avion, le marché des armements et équipements de l’armée, sont des affaires qui n’auraient pas dû exister.

Autre extrait : « Maintenant, il faut saluer IBK pour le courage politique et la transparence dont il a fait montre dans l’audit desdits dossiers. Il a, en effet, demandé aux contrôleurs de travailler en leur âme et en conscience. Il ne s’est immiscé à aucune étape de l’enquête. Il faut donc attendre qu’il y ait une suite logique au double plan judiciaire et politique. Et, c’est bien là qu’on attend IBK. »

De suite logique, il n’en aura pas. Pourquoi ? Parce que, ce que notre « éditocrate » ne dit pas, c’est que nous avons Un pouvoir dont la marque de fabrique est devenue le mensonge effronté, et dont on n’a du mal à comprendre comment il prend ses décisions. Un pouvoir qui, curieusement, semble ignorer que ce qu’il dit doit être aussi important que ce qu’il fait, et à qui il est temps de faire savoir que « la vie au Mali, ce n’est pas comme dans un clip de rap ! ». Au Mali, la confusion règne partout au point qu’on a le sentiment que le pouvoir vacille. Insécurité à deux visages (celle intercommunautaire et celle des narcotrafiquants) au nord du pays, fausses factures, achat du jet présidentiel, Ebola, annulation de la Miss ORTM pour des raisons de sécurité alors que des meetings ont lieu à Bamako (presque) chaque jour, pourparlers d’Alger, assassinats de deux Touareg près de Kidal. Le Mali, c’est un pays noyé…

Le journaliste qui défend le pouvoir en place ne vaut d’être journaliste ! Et surtout qu’on m’épargne le refrain « un journal ne peut jamais être indépendant, il y a toujours un homme politique ou le pouvoir en place derrière ! ». Je connais cette chanson. Il n’empêche qu’on peut souvent cracher dans la soupe et passer à la caisse tous les mois. A l’accusation d’acharnement, je plaide non coupable.

Boubacar Sangaré

Mali : le temps des démagogues et des pisse-copie

Dans la presse, nos pisse-copie s’aveuglent sur l’assise clanique du pouvoir, le népotisme, le clientélisme, la dérive oligarchique. Pas une réflexion sur l’agitation du front social, avec surtout cette grève dont la mèche a été allumée par l’UNTM. Rien sur tout cela, à part la rengaine révoltante d’un pays en lambeaux, en crise…

Mohamed Ag Erlaf et Soumaila Cissé, Photo montage: Maliweb

Mohamed Ag Erlaf et Soumaila Cissé, Photo montage: Maliweb

Au Mali, c’est le temps des démagogues et des pisse-copie. Ils sont combien ceux qui n’ont pas cédé à l’emballement après la lecture de certaines informations qui annonçaient que tel ou tel homme politique était pressenti comme futur premier ministre ? Ils sont très peu. Le temps est propice à la démagogie et à la pisse-copie. L’épouvante que provoquent les océans de problèmes du Mali est encore accentuée par l’exercice déprimant qu’est devenue la lecture de la presse, où il est de tradition maintenant de produire une grande quantité d’articles, teintés de démagogie, qui n’apportent pas grand-chose au lecteur. Les journaux seraient donc dotés du pouvoir de désigner le futur occupant de la primature !

Pourquoi des journaux, dont l’un est un grand titre, ont-ils rapporté des informations, relevant presque de la formule « la pro de l’impro », selon lesquelles Soumaila Cissé serait choisi par la communauté internationale, ou encore Mohamed Ag Erlaf, aussi annoncé à la tête d’un gouvernement d’union nationale qui habite désormais le rêve de beaucoup de gens ? Cela est facile à comprendre, ou bien cela est dans l’ordre des choses, diront certains, surtout les nombreux tenants de l’interprétation, d’après laquelle il existe dans ce pays une forme de journalisme dégoulinant de démagogie, et qui a même quelque chose d’assez répugnant.

C’est vrai, « le gouvernement Moussa Mara, environ cinq mois après sa formation, semble noyé dans le vaste océan des problèmes du Mali et incapable d’apporter des réponses appropriées aux préoccupations de nos compatriotes. Pourtant, à sa constitution, l’équipe gouvernementale a bénéficié de préjugés favorables. Mais, le pilotage à vue et les combines politiques et familiales nuisent au second gouvernement du régime d’Ibrahim Boubacar Keita, à telle enseigne que le Mali s’enfonce dans le gouffre jour après jour. (1)» Si l’on est un tant soit peu intellectuellement honnête, on ne modifiera rien à ces constats d’Ogopémo Ouologuem. L’action gouvernementale, pour être efficace, à défaut du soutien de l’opposition politique, devrait avoir l’appui de la majorité présidentielle. Mais, immense désolation, celle-ci semble plutôt encline à mettre en échec Moussa Mara. Et pourtant, les membres du parti présidentiel, le RPM (Rassemblement pour le Mali ), n’hésitent pas à faire de nombreuses déclarations dans la presse pour expliquer que leur relation avec le premier ministre ne souffre d’aucune éraflure.

Dans la presse, nos pisse-copie s’aveuglent sur l’assise clanique du pouvoir, le népotisme, le clientélisme, la dérive oligarchique. Pas une réflexion sur l’agitation du front social, avec surtout cette grève dont la mèche a été allumée par l’UNTM (Union nationale des travailleurs du Mali ). Rien sur tout cela, à part la rengaine révoltante d’un pays en lambeaux, en crise, des articles qui salopent Moussa Mara et son gouvernement, jugés incapables de générer des solutions. Oui, on se sent dans un pays où aucun changement important ne se produit. Mais de là à citer le nom de tel ou tel homme politique comme futur premier ministre, il y a un pas qu’on n’aurait pas dû franchir. Cela s’appelle du « foutage de gueule ! »

« Des rumeurs que j’ai découvertes dans la presse… »

Soumaila Cissé serait celui que la communauté internationale aurait choisi pour être à la tête d’un gouvernement d’union nationale pour, dit-on, « sortir le pays de la crise », « amorcer le dialogue politique… » Interrogé par le journal La Nouvelle Libération, il a dit que ce sont « des rumeurs qu’ (il a) découvertes dans la presse comme tout le monde. », et qu’il n’a « eu aucun contact à ce sujet avec aucun membre de la communauté internationale. » On ne peut être plus clair.

« Ça m’étonnerait bien fort, nos milieux politiques bamakois n’ont pas encore atteint ce niveau d’élévation, à mon sens ! Le président ne prendra pas un opposant dans les rouages de l’Etat; ce qui est dommage d’ailleurs, car ça aurait été la seule façon d’équilibrer le pouvoir », a commenté un ami journaliste et écrivain. Il ne fait aucun doute que cela aurait eu le mérite d’équilibrer le pouvoir. Mais, il est difficile de ne pas dire que ce serait une cohabitation tout sauf calme, entre un président et son opposant. Quelques exemples, même s’ils sont éloignés de nous, suffisent pour s’en convaincre. En France, il y eut les cohabitations Mitterrand (Parti socialiste)-Chirac (RPR), Chirac (RPR)-Jospin (Parti socialiste). Mitterrand-Chirac, c’était la première fois qu’allaient cohabiter, sous la Ve République en France, un président et un premier ministre de tendances politiques divergentes. La cohabitation IBK-Soumaila n’est pas préparée, et le Mali d’ailleurs n’a pas encore cette culture démocratique.

Keep cool !

Mohamed Ag Erlaf, Soumaila Cissé… ne seraient que les premiers ministres des pisse-copie qui ont enfourché le cheval de la démagogie, de la spéculation, donnant à quelques lascars une belle occasion de s’en prendre à cette presse qui n’a toujours pas le comportement que le lectorat est en droit d’attendre. Une presse qui a atteint un grand niveau d’indécence.

Etre premier ministre, cela reste une affaire de compétences, de choix du président et de chance…et non de personne. Donc, keep cool !

(1) Gouvernement Moussa Mara, ces combines qui étouffent la République, Les Echos, Ogopémo Ouologuem

Boubacar Sangaré

Mali : partira, partira pas ?

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Quatre mois après sa nomination à la tête de l’exécutif, les projecteurs de l’actualité sont braqués sur Moussa Mara. Pas un seul jour ne passe sans qu’on ne parle de lui dans une presse partagée entre ses contempteurs et ses défenseurs. Certains évoquent même son imminent départ de la primature. Partira, partira pas ?

C’était inévitable. Le premier ministre Moussa Mara fait la Une des gazettes au Mali. Il se dit et s’écrit tellement de choses à son propos que l’observateur un tant soit peu averti ressent l’envie de se pincer le nez devant l’impressionnante somme d’articles sur le même sujet. Des articles dans lesquels se trouvent tous les ingrédients d’un récit kafkaïen.

Beaucoup ont jugé Moussa responsable de la dégradation de la situation à Kidal, où l’armée malienne a subi une tannée terrible à l’occasion de sa visite qui a été jugée inopportune, impréparée, visqueuse, et dont les conséquences ont été désastreuses. Les critiques ont fusé. On le disait populiste, dur d’oreille, enclin à la « bravitude ». Nombreux sont ceux qui lui en tiennent encore rigueur. Ils ne lui pardonnent pas de s’être rendu à Kidal.

Mais il n’y a pas que ça. Ce qu’on ne dit pas assez, c’est qu’au sein du RPM, parti politique d’IBK, certains pontes ont encore du mal à accepter le choix du « boss » d’avoir porté Moussa Mara à la tête de l’exécutif. En choisissant Mara, IBK en a pris plus d’un au dépourvu au sein de son parti, où le souhait le plus partagé était de voir le premier ministre sortir des rangs du parti. Un souhait dont ils n’ont jamais fait mystère, témoin l’acharnement auquel ils ont soumis le premier ministre apolitique Oumar Tatam qui a fini par démissionner. En effet, Tatam Ly, qui a reçu des commentaires bienveillants dans la presse, avait été présenté comme une sorte de gibier capturé au cours d’une battue organisée par des pontes du parti d’IBK, le RMP. Une battue en prévision de laquelle beaucoup de chiens avaient été dressés. Le gibier a donc quitté le bois et a été neutralisé. Après donc sept mois à la tête de l’exécutif, le banquier n’avait pas tardé à établir la différence entre le travail dans une institution financière et celui au sein d’un gouvernement dont certains membres sont tout, sauf un troupeau docile.

Au sein du RPM, après Tatam Ly, on voulait un premier ministre qui soit politique, mais pas n’importe lequel : un des leurs. Et si IBK, encore une fois, est allé à la pêche d’un premier ministre hors des murs de sa famille politique, on est en droit de dire qu’il y a baleine sous le gravier. Certains observateurs y ont décelé une sorte de désaveu d’IBK vis-à-vis de ses camarades du RMP, lesquels, de leur côté, ont parlé d’une entorse à la démocratie.

Aujourd’hui, il existe entre Moussa Mara et certains pontes ou apparatchiks du RPM comme une sorte de guerre froide, qui a fini par migrer dans la presse où les deux camps ont trouvé des « avocats de second ordre ».

Ainsi, dans un récent article « Primature ou mosquée ? », qui contient une bonne dose de naïveté, le journal « La Révélation » s’en prend à Moussa Mara, qui est présenté comme un vulgaire opportuniste, un P.M. inexpérimenté, dont les visites de travail hors de Bamako ont l’allure d’une campagne électorale où il « offre en son propre du sucre, des tee-shirts et des copies du coran aux populations locales ». Un P.M. qu’IBK ne garderait que malgré lui… Autant dire que c’est un article déséquilibré, qui n’a pas demandé plus d’une heure de peine, et dont on se demande si celui qui l’a commis n’est pas un… journaliste alimentaire.

Moussa partira ou ne partira pas ? La question reste posée, et les jours à venir nous édifieront davantage. Mais, une chose est sûre, c’est qu’en se débarrassant de Mara, IBK va prêter le flanc aux critiques et confortera ceux qui ne veulent pas entendre parler d’un départ de Mara, et selon lesquels « IBK a peur que Mara ne lui fasse de l’ombre ».

Bokar Sangaré