Mali: la preuve par Iba Montana !

 

Iba Montana, Photo: Bamadacity

Qui est Iba Montana, le jeune rappeur qui a débord soulevé des passions avant que celles-ci ne retombent très vite, comme d’habitude, il y a quelques semaines ? Dans les cris d’orfraie poussés par bon nombre de gazettes locales, on apprend que ce jeune rappeur de 22 ans a tourné des clips dans lesquels apparaissent machettes, couteaux et des adolescents fumant du cannabis. Et que par effet de mimétisme, des images circulant sur les réseaux montrent des adolescents exhiber couteaux et machettes tout en se réclamant du rappeur.

Le formidable brouhaha médiatique qui a cloué au pilori le jeune rappeur et le crêpage de tignasses entre ses fans et nombre de « gardiens de la morale » ont amené le maire de la commune IV, Adama Bérété, à mettre le holà en frappant d’interdiction le tournage des clips du rappeur. Mais la vérité abyssale, c’est qu’on s’est encore une fois éloigné les uns et les autres de l’essentiel, des vraies questions à poser concernant un vrai problème. On reste cloué de colère en constatant que la levée de boucliers indignée contre les clips du rappeur a étouffé les voix, jeunes, qui envoient pourtant un message chargé de gravité à la société.

 

Reprenons par le début. D’abord, le chroniqueur, féru de rap, ne lutte pas contre l’impulsion de dire qu’il n’a pas aimé le flow du jeune rappeur, pas plus qu’il n’a trouvé d’intérêt à écouter ses textes qui, qu’on le veuille ou pas, en disent long sur l’état actuel, le contexte du microcosme du rap au Mali. C’est à dire que, loin du rap engagé, conscient et ludique des anciennes générations, les jeunes ne voulant pas s’aligner sur ceux qui les ont précédés offrent aux fanas de rap des textes dégoulinant de vulgarité, d’insultes et d’obscénités qui choquent la pudeur dans une société conservatrice. Avez-vous entendu ces voix, celle d’Iba Montana et des adolescents en train de l’imiter ? Les avez-vous entendues en train de pointer vers nous, la société, un doigt accusateur ? Le jeune rappeur a parlé, ailleurs chez Les Observateurs de France 24, et ce qu’il a dit est tout sauf anodin.

 

Il confie son intérêt, lui qui est délinquant ou l’a été, pour la question de la délinquance des jeunes dans les quartiers, les ghettos où, selon la formule rendue célèbre par Thomas Hobbes, « Homo homini hupus est » (l’homme est un loup pour l’homme). Ce que veut dire Iba Montana, c’est que nous logeons dans les murs de nos quartiers beaucoup de malfaiteurs, qui se promènent avec machettes, couteaux, pistolets de fabrication artisanale, et qui braquent des motocyclistes, dévalisent des boutiques, des maisons.

Faisons simple : les machettes, couteaux dans les clips sont un phénomène auquel on ne s’attendait pas, mais qui relance de plus belle le débat sur ce qu’on appelle la poussée ou la crise de la jeunesse devenue, aux yeux de beaucoup d’experts, un problème de sécurité qui est d’actualité. Pourquoi ?

 

Dans une analyse qui date de 2011, l’experte nigériane Ecoma Alaga explique que cette crise de la jeunesse « est considérée comme la crise de l’Etat et de son impact sur les jeunes par rapport à la mal gouvernance et à la corruption qui entravent leur accès à l’éducation, aux soins de santé, à l’emploi (…) ». Encore plus important, cette crise amène aussi les jeunes à s’impliquer dans la guerre des gangs, la criminalité, les conflits violents.

Ce qui vient d’être dit peut avoir l’effet d’une décharge soudaine donnée à la tension des nerfs provoquée par Iba Montana et ses clips. Mais, encore une fois, ce jeune rappeur est la preuve que nous ne sommes toujours pas prêts à affronter frontalement les vrais problèmes, qu’on préfère déplacer et qui finiront par avoir un effet boomerang. Le temps n’est plus à cette manie de donner à ses désastres la pureté de la surprise, du rejet, de la désapprobation. Nous gagnerons beaucoup à sortir des sables mouvants des réactions par réflexe pavlovien.

Boubacar Sangaré

Mali : Iss Bill, faire du rap pour qu’on le… réécoute

Iss Bill, Jeune rappeur malien, Photo: RHHM

Iss Bill, Jeune rappeur malien, Photo: RHHM

« X, Y ont tous merdé, qu’est-ce que Y fait à la C.P.I. quand X traîne en R.C.I./Justice, deux poids deux mesures, comme toujours/Est-ce qu’on aura des Lumumba s’il existe encore des Mobutu/Crimes impunis et ils nous parlent de droit/Même les gosses du primaire savent qui a tué Sankara…»

Ces paroles ne sont pas d’un militant du Front populaire ivoirien (FPI). Non, elles sont d’Iss Bill, jeune rappeur malien qui, dans « Rebelle », morceau tiré d’une mixtape intitulée « Les aventures d’IBK », dit de lui-même : « Je suis ingouvernable, fuck ton président/J’ai plus de gars sûrs que François Hollande n’a de partisans/J’suis opposant, mais pas Mariko/Je n’veux pas entrer dans l’histoire en trichant comme Haya Sanogo ».

Paroles travaillées, rap conscient, engagement dans le texte, ce rappeur de 20 ans dénonce dans cet album ces dirigeants pour qui le peuple n’est que « vanité », les crimes contre l’humanité, l’Union africaine, « ces millions par mois pour des putschistes ». Et surtout la guerre en Afrique, singulièrement celle au Mali, qu’il évoque dans les morceaux « Maliba for ever » et « Combien d’fois on va les dénoncer », où il appelle les Maliens à l’union, à « libérer la paix et à enterrer la hache de guerre », évoque les nombreuses morts, les déplacés. « Quand les cœurs ne s’unissent pas, c’est Sheïtan (Satan) qui regale/ Faut pas graver dans l’histoire ce que la vertu condamne/ Ne me parles de charia quand tu pues la haine/ Tu me feras rire comme Oussama Ben Laden.», crie-t-il contre les hordes barbares d’Aqmi, du Mujao et d’Ansar Dine, qu’il appelle les « imposteurs » qui « ont remplacé la notion de Jihad par fusillade. »

Iss Bill, de son vrai nom Issouf Koné, est venu au Mali de la Côte d’Ivoire en 2012 pour entrer à l’université. Mais, le diplôme du bac en poche, la musique prenant trop d’ascendant, les difficultés financières s’en mêlant, il a fait son deuil des études pour se lancer dans le rap. Au lycée, à Abidjan, l’album « Dans ma bulle » de la rappeuse française d’origine chypriote, Diam’s, qu’il considère comme un grand talent du rap français, l’a beaucoup marqué. Outre qu’il écoutait Oxmo Puchino, IAM, Medine, Kerry James, Tata pound… Enfant, il était turbulent, passe le plus clair de son temps à traîner devant les boîtes de nuit, les maquis, ce qui lui vaudra le surnom de Billy the kid, célèbre hors-la-loi du XIXe siècle. De là « Bill » de son nom d’emprunt « Iss Bill ». Pourquoi avoir abandonné les études pour le rap ? Il répond, un peu hésitant, que « les diplômes, c’est de la façade. Il y a des rappeurs, comme Diam’s, qui n’ont pas de diplômes, mais qui écrivent bien. C’est pas forcément une affaire de diplôme, ça n’a rien à voir. Le rap, c’est une affaire de talent.»

« Y a rappeur et rappeur »

Au Mali, dans ces dernières années, le microcosme du rap a poussé comme un champignon. Le rap est devenu un art un peu prisé, plus qu’il y a une décennie, où celui qui choisissait de faire du rap était logé à la même enseigne que quelqu’un qui a commis un crime de lèse-majesté. Aujourd’hui, admet Iss Bill, « le rap a beaucoup évolué, il y a beaucoup de jeunes qui font des choses impressionnantes, qui ont du talent.» Mais, relativise-t-il, « c’est vrai qu’il y a des dérapages, comme les clashes insupportables qui n’en finissent pas. Et il y a rappeur et rappeur : il y a ceux qui le font parce que les autres le font, et ceux qui le font avec du cœur; ces derniers sont très peu.»

Pour lui, le « clash salit l’image du rap » et il propose à sa place de faire l’egotrip (Un texte est dit egotrip s’il a pour but de flatter son propre ego, de se vanter. Sa forme est souvent plus travaillée que son fond car un texte egotrip est rarement à prendre au premier degré. Ces textes sont souvent constitués de punchlines). « J’peux pas répondre à vos clashs de merde/J’ai trop de choses à dire, et puis c’est pas ça qui nourrit ma fille/Je me bats qu’avec les hommes je vous l’ai dit, et comme j’en vois/Aucun dans l’game », dit-il dans « Rebelle »

C’est un fait, au Mali, les adolescents sont les plus friands du rap, contrairement à aux adultes qui sont pour la plupart d’avis qu’il est inutile et ne vaut pas une heure de peine. « Quand il n’y a que des enfants qui s’y intéressent, c’est que c’est pas intéressant. Mais si c’est des médecins, avocats, écrivains, directeurs, policiers, ça veut dire que ce qu’on fait est bien, comme Mylmo par exemple, que tout le monde aime… », dit Iss Bill avant d’ajouter qu’il écoutait « tout récemment une interview d’Akhaneton de IAM qui disait qu’aujourd’hui des directeurs de sociétés, des types qui ont réussi, viennent lui dire qu’ils l’écoutaient quand ils étaient encore petits. Cela veut dire que ce qu’il faisait est intéressant. »

Sa devise, il la tient de Medi, le rappeur français d’origine algérienne qui a déclaré : « Je fais du rap pas pour qu’on l’écoute, mais pour qu’on le réécoute. » Et quiconque l’écoute se rendra vite compte que Iss Bill est fidèle à cette définition originelle du rap, c’est-à-dire « un coup de gueule », « une expression de la rage », « une voix de ceux qui n’en ont pas ». Ne voulant pas faire de l’art « la recherche exclusive du beau », il veut à travers le rap éveiller les consciences. Avec lui, il va sans dire qu’on est loin de ce rap de niveau bac à sable, que nous servaient il y a quelques mois les clashes dégoulinants d’insanités de jeunes rappeurs maliens. On sait qu’il s’agissait plus de règlements de compte que de prise bec artistique. Que ceux qui pensent que « Les aventures d’IBK » parlent d’Ibrahim Boubacar Keïta se détrompent : il s’agit de Iss Beat Killer (IBK), donc Iss Bill lui-même.

Le jeune rappeur se rebelle : « Et, qu’est ce que ma langue ferait dans ma poche ? C’est pas un objet/…/Trop d’leaders assassinés, trop d’leaders en prison/Pour l’emporter j’suis né, liberté de pression/De circulation comme les électrons/Je vote, j’me trompe, donc fuck les élections». Avec son groupe Bamada City Crew (Groupe d’artistes de rue réunissant rappeurs, graffeurs, DJs, breakdancers… tout ce qui touche à la culture Hip Hop), ils sont en train de préparer un album. En solo, son album, dont « Les aventures d’IBK » est le prélude, sera bientôt mis sur le marché : « Si l’album sort, j’fais un disque d’or ou j’arrête le rap/…/Africa Voice, plus qu’un album contre le système, une rébellion». En attendant l’album « Africa Voice », savourons la mixtape « Les aventures d’IBK ».

Boubacar Sangaré

Boubacar Sangaré

Je « rappe », donc je suis…( troisième partie)

 

 

 

Diam's, l'ex-rappeuse française photo: wwwmidilibre.fr

Diam’s, l’ex-rappeuse française photo: wwwmidilibre.fr

En proie à l’affliction, elle franchit la lourde de sa chambre semblable à un box, s’arrêta près du lit ; ses yeux, immobiles, fixaient un poster sur lequel on reconnaissait Tupac, la tête ceinte par un foulard, les bras croisés sur le ventre, la tête penchée vers la droite, le regard vif… Tupac habitait son rêve, la hantait.

– Non, mon père ne va pas me lourder pour ça. Il doit y avoir une autre raison pour qu’il s’acharne contre moi de la sorte », pensa t-elle.

Vite les ruisseaux de la colère qui grondait en elle avaient couru se jeter dans le fleuve de l’indifférence. Elle sortit du patio, et rallia ses amis qui étaient assis sous un manguier, à une distance pédestre de chez elle. A part Assanatou, tous étaient des garçons. Sous le manguier, c’était leur fief ; ils l’appelaient Jamaïque. A Jamaïque, ils avaient tous moins de vingt ans, mais déjà, leur nom donnait à certains, surtout les « les gardiens de la morale », matière à clabauder, à verser dans l’anathème. Dans les mosquées, les imams récitaient à leur encontre une fatwa destinée à les vouer aux gémonies, à les designer à la vindicte publique. Jamaïque, c’était le lieu de rendez-vous de garnements gâtés à l’excès, les uns aussi délurés que les autres, n’ayant aucun respect pour l’âge. Qui ne respectent rien, ni personne. Qui ne s’interdisent rien.
Djibril, un jour dans un accès de colère, avait dit que c’était « un antre de petits arsouilles », qui n’auraient pas dû naitre. A Jamaïque, tous fumaient, tous étaient accro au joint. Il y en avait aussi qui, lors des soirées dansantes, buvaient comme un trou, chiaient et pissaient dans leur froc, divaguaient, débitaient des insanités. Aussi faisaient-ils des insultes père et mère, des insultes qui dépassaient leur propre personne pour s’engouffrer dans le pagne de leur mère, dans le pantalon de leur père.

A peine avaient-ils aperçu Assanatou que l’un d’eux lança :

A faforo (sexe de mon père) tu foutais quoi encore à la maison ?

– Vraiment ! dit un autre en tapant sur les fesses de Assanatou. Moi, je commençais à en avoir après toi, hein. A babiè (sexe de ma mère) !

Une femme, qui rentrait du marché, se boucha les oreilles, précipita le pas pour ne pas avoir à entendre ces insultes. « Ah ! les enfants du soleil levant. Allah, Aie pitié d’eux car ils ne savent pas », avait-elle bredouillé en s’éloignant.

Pour les uns et les autres, Jamaïque soulignait la déconfiture de toute la Ville de Dougoucoro (l’ancien village). Jamaïque était une raclée assenée à tous les pères et à toutes mères. Mais pour l’imam, Jamaïque, c’étaient les enfants de ceux qui occupaient le premier rang de la prière dans la mosquée.

Les jeunes gens rivalisaient de puissance sexuelle, crachotaient des injures qui bouchaient les oreilles. Les jeunes filles, quant à elles, marchaient nues à crever les yeux. Les pères avaient perdu le gouvernail des familles. L’on vivait à qui mieux mieux. L’on fuyait les religieux, la mosquée n’accueillait comme prieurs que des vieux ayant tiré un trait sur la vie. Dougoucoro était à deux doigts du naufrage.
L’impatience dévorait Assanatou depuis que le rappeur Gaspi avait cherché à la rencontrer. Il l’avait invitée dans un bistro fréquenté du quartier. Enfin, il allait rencontrer quelqu’un avec lequel elle partageait l’amour pour le rap, le punchline. Écrivains, artistes, architectes, étudiants se donnaient rendez-vous dans ce bistro où ils venaient pour boire, discuter, se soulager et enfoncer dans le puits de l’oubli les déceptions accumulées. Ils exprimaient leur dégoût d’un pays dont les dirigeants s’acharnaient à les vouer à l’oubli, à la déconsidération. A les clochardiser.

« Dans les discours à télé, les artistes sont embaumés par des mots doux, flatteurs, pleins de respect. Cependant que dans la réalité, la machine étatique use de toutes ses bonnes forces pour les dérouter, les réduire au silence, les pousser dans le gouffre de la désolation, de la désillusion. Les tenants du pouvoir veulent acheter notre silence, nous l’espoir de tous, comme ils le font avec ces ordures de journaux ! », vitupéraient Amari, le jeune écrivain, surpris par le tonnerre d’applaudissements que ses propos déclenchèrent.

Dans le bistro, il y avait foule.

A suivre…

Boubacar Sangaré

Je « rappe », donc je suis…(deuxième partie)

« Si tu veux faire du rap, tu vas commencer par quitter ma maison (…) Ce que tu veux faire n’a pas sa place chez moi. »

Diam's, rappeuse française, credit: midilibre.fr

Diam’s, rappeuse française, credit: midilibre.fr

 

Le nez aquilin, visage oblong, des yeux abattus qui rappelaient une jeunesse tout sauf mielleuse. Il marchait comme un tacot balançant sur une route attendant d’être bitumée.

Les pétards de sa moto lui valaient, chaque matin, les insultes, imprécations, lazzis, qui glissaient sur lui comme l’eau sur les plumages du canard. Avec une famille nombreuse de cinq enfants dont un seul garçon, il en avait gros sur la patate, et donc n’écoutait ces plaintes que d’une oreille absente. Le soir, à son retour, dans les rues, dans les familles avoisinantes, la même crise de colère éclatait quand sa moto pétaradait ; d’aucuns prenaient même le soin de se boucher les oreilles le temps qu’il passe. Malgré tout cela, Djibril ne leur en tenait pas rigueur, essayait de garder bonne contenance, et poussait la courtoisie jusqu’à leur rendre visite chaque matin, avant de partir pour le travail.

« Je suis qui pour ne pas pardonner les coups qu’on me rend. Même Mohammad (psl), notre prophète béni, n’était pas aimé de tous. Lui, il ne rendait jamais la pareille à ceux qui l’accablaient d’insultes, de médisances… », se disait-il comme pour se consoler.

Ce qui le rendait davantage malheureux, c’était que son fils unique, Sékou, avait fait son deuil de l’école pour sombrer dans le marais du banditisme. Les samedis soirs, moments d’affluence dans les rues, lui et ses conjurés se donnaient rendez-vous dans un bâtiment en chantier dans le quartier. Là-bas, ils se camaient au joint, sniffaient de la colle qu’ils se procuraient auprès de Joël, le fils d’un colonel de l’armée nationale. Puis, ils peaufinaient leur plan d’attaque, qu’ils mettaient à exécution à minuit sonnant, sur une route du quartier absente de la considération de la patrouille, qui, compte tenu du danger que couvait le calme et la profonde obscurité qui y régnait, en avait fait un sens interdit, qu’elle ne prendrait pour rien au monde. Cette route, c’était l’apanage de ces bandits. Sans pitié, sans foi ni loi, ils dépouillaient de leur argent les piétons que le malheur dirigeait vers eux. Ceux-ci avaient l’heur de s’en tirer sain et sauf. Quant aux motocyclistes, soit ils les assommaient d’un coup de gourdin, soit leur tiraient une balle à l’épaule, dans les jambes, s’emparaient de la moto et s’en allaient, laissant là la victime en train de gémir de douleur, de crier comme un putois.

Les brimades, les rossées et les roueries que Djibril faisait subir à Sékou avaient eu l’effet d’un pétard mouillé. Rien n’y avait fait. Les fouets, les larmes que sa mère laissait couler, venaient ricocher sur la carapace de malfrat sous laquelle il se protégeait. Puis, il y avait eu cette nuit, que Djibril vécut comme un cauchemar, où il surprit Sékou et sa sœur puinée, Nankouma, l’un en tenue d’Adam, l’autre en tenue d’Eve, en ébats. Entre eux, on pourrait à peine glisser un fil… Djibril n’en revenait pas de ce qu’il avait vu, se croyait devant un film plein de scènes d’amour torride. Depuis cette nuit, Sékou avait cessé d’exister pour lui.

Ce matin-là, Assanatou croisa Djibril au seuil du patio. En jeune fille bien éduquée, elle baissa la tête et dit avec douceur :

– Bonjour père !

Djibril ne répondit pas. Il se mit à inspecter Assanatou de la tête jusqu’aux orteils. Puis, il lança :

– Tu sais quoi, si tu veux faire du rap, tu vas commencer par quitter ma maison. Moi, Djibril, je sais qui je suis et d’où je viens. Ce que tu veux faire n’a pas sa place chez moi. Qui, sinon moi, accepte dans tout Dougoucoro (2) que sa fille porte une culotte comme un garçon et se comporte en une virago délurée. Chez moi, il n’y a pas de place pour un spécimen comme toi. A toi de choisir entre le rap et tes parents.
Assanatou resta muette comme une carpe. Des larmes chaudes coulèrent en cascade et altérèrent la douceur de son visage poupin.

Bien qu’elle n’eût pas la beauté d’une diablesse, Assanatou était tout de même une fille adorable. Elle était élancée, le visage bien rond, le nez rappelant celui de Djibril, les fesses si rondelettes qu’on aurait dit qu’elle les avait choisies elle-même. Ses seins, durs comme une mangue, couvrant une poitrine où tout homme aimerait poser son nez, semblaient dire bonjour au ciel. Elle allait sur ses vingt ans, Assanatou. C’était l’âge où un grand nombre de ses congénères aspiraient à se marier, à avoir des enfants… Mais Assanatou, elle, avait relégué ces considérations au second plan ; à leur place, elle avait nourri un rêve, un rêve à réaliser, celui d’être rappeur. A sa grande tristesse, son rêve ne rencontrait pas l’écho qu’elle avait escompté.

(2) Dougoucoro: en bamaman, l’ancien village, nom d’un quartier de Kalaban-coro, commune située au sud-est de la ville de Bamako (Mali)

A suivre…

Je « rappe », donc je suis…(Première partie)

Diam's, l'ex-rappeuse française photo: wwwmidilibre.fr

Diam’s, l’ex-rappeuse française photo: wwwmidilibre.fr

Assanatou était plongée dans la contemplation des vagues, qui clapotaient. Le visage un rien serré, la légère brise qui soufflait ce matin-là ballotait ses fins cheveux qui pendaient jusqu’à ses épaules, et qu’elle nouait souvent en queue de cheval, histoire d’aiguiser la beauté d’un visage après lequel on ne soupirait pas encore. Derrière elle, les feuillages laissaient entendre un bruissement apaisant, et pour couronner le tout, la fraîcheur qui se dégageait du fleuve s’étendant à perte de vue. Les hautes herbes, dans leur balancement, lui léchaient les bras et les jambes découverts, mais la rosée qu’elles avaient accumulée pendant la nuit s’évaporait devant l’implacable stratégie du rouleau compresseur employée par les premiers rayons du soleil.

Au diable vauvert, un héron prenait de l’altitude dans la position d’un avion prêt à prendre d’assaut les gros nuages qui s’accumulaient dans le ciel ; des pêcheurs s’occupaient à passer au peigne fin les filets qui avaient passé la nuit au fond de l’eau ; les oiseaux qui nichaient dans les feuillages s’en allaient à la conquête de leur ration. A l’horizon, le soleil qui s’extirpait des nuages présageait une journée sans chaleur. C’était le jour ; il était là …

Chaque matin, Assanatou se retirait au bord du fleuve, loin des bruits de moteur, des voix résonnant dans le transistor, le tohu-bohu, qui secouaient les paisibles instants qui précèdent le lever de rideau de ce théâtre qu’est le monde. Elle y venait à la pêche de l’inspiration. L’inspiration qu’il fallait pour accoucher de textes, pleins de sens, qui nourrissent l’esprit, et qui lui vaudraient d’être portée aux nues par le public.

Le rap, c’était le dada de Assanatou. Elle avait affirmé sa prédilection pour cet art qui, chose inacceptable et catastrophique pour elle, n’avait pas bonne presse auprès d’un grand nombre de gens ; ceux-ci avaient été vite révulsés par le comportement qu’affichaient certains jeunes rappeurs, lesquels, en l’espace d’un single, versaient dans les excès : ils se défonçaient à la marijuana, étaient toujours stones, et alors, commençaient pour eux une vie sur les nuages. Ainsi, nourris et abreuvés des clips et sons de rappeurs américains, français, se rêvant Tupac, ils déambulaient dans les rues et ruelles, la main cramponnée à la couille, débitaient des rimes avec des gestes bizarres, cherchaient à impressionner avec leur flow. Le pantalon tombant jusqu’en bas des fesses, de façon à laisser découvert le slip de bain porté en dessous. Les vieillards voyaient dans cette attitude une incapacité à supporter leur pantalon. « C’est se condamner à mourir de faim que de s’attendre à être pris en charge par une personne qui n’arrive pas à supporter ce qui lui sert à se couvrir les fesses », disaient-ils, en proie à la désolation et à l’incompréhension. Incompréhension devant les agissements d’une génération qui ne leur inspirait que pitié dans sa volonté de mettre le feu à tout ce qui faisait d’elle un homme, avec ses propres structures sociales, ses codes, ses propres réalités. Cette génération qui s’était tellement ouverte à l’Autre qu’elle ne voulait plus seulement faire comme lui ; elle voulait être l’Autre.

Il était 8h. Assanatou revenait du fleuve. C’était à cette heure aussi que son père, Djibril, se rendait au travail. Il tenait une boutique d’alimentation au bord du goudron, non loin du marché. Chaque soir, devant la boutique, la mère de Assanatou dressait une table où elle vendait de l’Atiéké (1), des galettes… Dans ce petit commerce, elle dégageait assez de bénéfices pour aider son époux à supporter les charges du foyer qui commençaient à peser lourdes sur ses épaules vieillissantes, frêles. Et Djibril se faisait vieux. C’était un homme ventripotent, avec une taille de guêpe, le centre dégarni de sa tête indiquait une chauveté

A suivre…

Boubacar Sangaré