Affaire Sanogo : les casseroles des uns, le satisfecit des autres

Le capitaine Amadou Haya Sanogo

Le capitaine Amadou Haya Sanogo

Le temps de la stabilité, le temps de la vérité semble avoir – à jamais ? – suspendu son vol sur le Mali. Notre pays n’a pas encore remonté la pente creusée par Aguel Hoc, le coup d’Etat du 22 mars 2012, le MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad) et les groupes terroristes. Ce qui est encore le plus étonnant, c’est que le peuple, pour signifier qu’il ne somnole pas, descend maintenant dans la rue pour se faire entendre à chaque occasion. D’abord, les manifestations antifrançaises, puis celles pour la libération du général Sanogo interpellé le mercredi 27 novembre 2013.

Ce qu’il est désormais convenu d’appeler « l’affaire Sanogo » est devenu, pour reprendre une expression bamakoise, « le sel qui agrémente toutes les sauces ». L’affaire, que certains n’avaient pas prise au tragique au début, rythme aujourd’hui toutes les conversations, et fait la joie de ceux dont l’obsession est de voir Sanogo aux prises avec la justice. Elle horripile les uns, fait sourire les autres.

Amadou Haya Sanogo, après son interpellation, a été inculpé pour enlèvement et complicité d’enlèvement. Pour mémoire, certains bérets rouges, parachutistes restés loyaux à ATT’ (Amadou ToumaniTouré), ont disparu après l’échec de leur tentative de contrecoup d’Etat, fin avril 2012. Personne ne sait où ils sont, ce qu’ils sont devenus, s’ils sont encore en vie. Personne, hormis, peut-être, Sanogo lui-même. Sanogo est également indexé dans le meurtre de certains soldats au cours de la mutinerie survenue à Kati le 27 septembre dernier.

On oublie cependant une facette non négligeable de l’affaire. L’inculpation de Amadou Haya Sanogo approfondit la fracture au sein de l’opinion publique nationale. Chacun le sait. Il y avait déjà les « pro » et les «anti-Sanogo ». Le week-end dernier, les rues de Kati et de Bamako ont été envahies par des manifestants qui réclamaient la libération immédiate de Sanogo, dénonçaient une justice à deux vitesses, criaient vengeance, évoquaient même des règlements de compte et de la diversion. Pendant ce temps-là, les familles et proches des bérets rouges disparus, les formations politiques opposées au putsch et certaines organisations des droits de l’homme étalent leur satisfaction, convaincus que « qui casse les verres les paie ». Tous clament que Sanogo ne mérite pas d’être en liberté, et qu’il doit répondre de ses actes devant la justice. La magnitude de la division est telle que le pouvoir en place semble patauger, surtout quand on sait que la présidentielle dernière a montré combien le manitou de l’ex-CNRDRE (Comité national pour le redressement de la démocratie et la restauration de l’État) sous le manteau, soutenait le candidat Ibrahim Boubacar Keita.

Sanogo se trouve aujourd’hui dans la situation du  »rat coincé » qui ne peut ni avancer ni reculer. Il ne doit pas être loin de se sentir merdeux, car cette arrestation, et les enquêtes qui suivront, risquent de lever le voile sur les enlèvements, les disparitions et exécutions sommaires, dont les maîtres d’œuvre du contrecoup d’Etat ont été victimes. A l’époque, il était le chef d’orchestre, donc le premier responsable de toutes les fausses notes de l’orchestre.

Pour autant, il faut éviter de se noyer dans le suivisme, et avoir le courage de dire que les partisans de Sanogo, et ils sont nombreux, ont raison de crier à une justice à deux vitesses. Il est difficile, en effet, de ne pas être dérouté par les récentes décisions de la justice malienne. On met le grappin sur Sanogo, alors que le chef de file des bérets rouges de ladite tentative de contre coup, Abidine Guindo, a été libéré. On met le grappin sur Sanogo, alors que les mandats d’arrêt internationaux visant certains membres du MNLA, accusés de crimes et de viols, ont été levés. Ces gens, individuellement (re)devenus persona grata, ont été accueillis au sein du parti RPM pour les législatives, et siégeront même à l’Assemblée nationale. On met le grappin sur Sanogo , tandis que ceux qui sont impliqués dans le pillage concerté de l’Etat malien, ces ministres et anciens présidents indésirables se la coulent douce, quelque part dans le pays, ou ailleurs. Nom de Dieu !

A-t-on besoin de dire que dans un pays où tout le monde parle de  »Mali Koura (un nouveau Mali) », la justice doit faire un sérieux ménage ? Qui est assez naïf pour croire que les Maliens et Maliennes se pardonneront, tant que ceux qui ont volé, pillé, violé les femmes pendant l’occupation du septentrion n’auront pas comparu en justice?

Si le régime de IBK aspire à la justice, cette  » Affaire Sanogo » doit ouvrir la porte à une vaste campagne d’actions judiciaires pour empêcher l’injustice de parler, de triompher. La réconciliation nationale ne se décrète pas. Elle passe par une application sans faille de la justice.

Enfin, last but not least, il y a de quoi être à cran devant le silence inexpliqué des organisations telles que Human Rights Watch, Amnesty International sur le massacre des soldats maliens à Aguel Hoc. Elles, qui sont si promptes à crier au  » génocide » quand on touche à un seul cheveu touareg. Appliqueraient-elles, elles aussi, le deux poids deux mesures ?

Boubacar Sangaré

 

Mali : ce qui doit être dit

Le président Ibrahim Boubacar Keita Photo: Maliactu.net

Le président Ibrahim Boubacar Keita Photo: Maliactu.net

Je ne suis pas Günter Grass, l’écrivain allemand, Prix Nobel de littérature, qui s’est fait incendier pour avoir publié un poème en prose « Ce qui doit être dit » dans lequel il dénonce la menace de frappes israéliennes contre les installations nucléaires iraniennes. Cela est une autre histoire. Mais je dois avouer qu’à propos de la situation politique qui prévaut au Mali- qui est en passe de raser l’insupportable-, il reste encore beaucoup de choses à dire. Beaucoup de choses à crier, à décrier voire à hurler.

Commençons par les législatives, un sujet dont tous ou presque se soucient comme d’une guigne. Après le premier tour, que dire de ces législatives sinon qu’elles ont été un rendez-vous que les Maliens n’ont pas voulu honorer, à la différence de la présidentielle dont tous se sont accordés à dire qu’elle a été une réussite. Outre le fait qu’au Mali, comme partout sur le continent, les électeurs accordent peu d’importance au choix des députés, il n’en demeure pas moins vrai que les alliances nouées pour ces élections ont désabusé plus d’un. Comme l’a si bien relevé l’éditorialiste Saouti Haïdara :

« Quand le RPM, qui a porté IBK au pouvoir, s’allie avec l’URD de Soumaïla Cissé-qui a annoncé son ancrage dans l’opposition-pour élire le candidat de l’un ou l’autre parti à l’hémicycle, quel contre-pouvoir peut-on espérer voir naître et s’affermir dans ce pays ? Déjà l’on évoque avec sérieux dans certains milieux l’hypothèse que Soumaïla Cissé pourrait être le futur président de l’Assemblée nationale… »
Et il est allé jusqu’à parler d’un « vote protestataire ».

Vote protestataire ou pas, le moins que l’on puisse dire, c’est que de Bamako à Gao le peuple commence à être à cran. Les esprits s’échauffent contre un pouvoir qui, 3 mois après, fait du surplace, surtout sur le dossier le plus brûlant du moment : Kidal.

Mais au milieu de ce concert de colères et d’indignations à propos de Kidal, il y a eu un coup de pistolet : la convocation à la justice du désormais général Amadou Haya Sanogo et son refus de se présenter devant le juge d’instruction. Une affaire qui est devenue un serpent de mer, et qui en est même arrivée à empoisonner la presse. Et cette affaire risque de précipiter le président Keïta dans un guêpier, ce qui portera un coup d’épée à sa réputation d’homme à poigne, incorruptible et intraitable. Plus Sanogo s’entête dans son refus de se présenter devant le juge d’instruction, plus les gazettes nous servent des articles, souvent soporifiques sur une affaire qui, pour reprendre Ahmadou Kourouma dans Allah n’est pas obligé« ne vaut même pas le pet d’une grand-mère », tant il est parfaitement évident qu’elle a donné la preuve que, contrairement à ce que raconte IBK dans ses discours, au Mali il y a bel et bien une personne qui est au-dessus de la loi : son nom est Sanogo. Cela est désormais clair pour tout le monde. Alors, si les confrères ne veulent pas renoncer à tarir leur encre et leur salive pour cette affaire énervante, qu’ils nous laissent de grâce à nos ananas ! Parce qu’il y a d’autres choses plus importantes à dire.

Parfois, je ne peux m’empêcher de demander si Sanogo n’a pas été jeté en pâture à une opinion nationale révoltée par la situation à Kidal. Ou bien s’il n’est pas, comme me l’a écrit de Paris hier une amie chroniqueuse, l’arbre qui cache la forêt.

« Ça veut dire qu’on s’occupe d’une chose alors qu’il y a une multitude d’autres problèmes, m’a-t-elle écrit. Sanogo est un arbre gênant, mais la forêt de choses graves que sont Kidal, la potentielle partition du pays, la non-reprise des négociations de Ouaga, l’impunité, la levée des mandats d’arrêt, le fait que les bandits se présentent aux élections, etc., etc. »

Et voilà ce qui doit être dit, et redit à un peuple qui continue de s’en remettre à Dieu et au pouvoir en place. Ce qui doit être dit, c’est que les Maliens ne doivent pas perdre de vue l’essentiel. Et l’essentiel, c’est Kidal, surtout quand on sait que les groupes rebelles touaregs dont c’est le fief, y ont empêché la tenue des législatives. Preuve que le chemin à faire est long, très long et que rien n’est encore joué. C’est ce qui doit être dit.
Boubacar Sangaré