Le Mali est-il récupérable ?

Le soleil matinal est intraitable. Sur terre, des paquets humains s’agitent dans un interminable va-et-vient, chacun courant vers on ne sait quelle urgence. La terre ferme et les chaussures, c’est tout ce qui permet de tenir sur pied, désormais, quand l’espoir a déjà pris la forme d’une chimère. Quartier-Mali est comme tous les quartiers de Bamako. Des élèves sèchent les cours pour créer leur cours dans les rues parce que « l’école ne vaut plus rien, pas même le pet d’une vieille grand-mère », des vendeurs à la sauvette le long de la route, une myriade de petits kiosques qui ont troqué les journaux contre le sandwich, le pain et le chawarma. Une odeur suffocante s’élève des fossés ouverts vers les narines donnant un haut-le-cœur. Les hommes et femmes que l’on croise montrent peu de souci pour ce décor désolant.

Le Mali est-il récupérable ? La question est posée au chroniqueur dans un collège de ce quartier où il était venu parler de son livre Être étudiant au Mali pour sacrifier à un rituel de la rentrée littéraire. Un collégien d’environ 14 ans, qui pose pareille question sous une salve d’applaudissements de ses camarades, donnant de légers frissons dans la région du cœur du chroniqueur, qui a fait celui qu’en revenait pas. Le Mali est-il récupérable ? D’abord, il y a un sous-entendu. La question de la « récupérabilité » du Mali se pose, ce qui suppose qu’il est hors de contrôle, perdu, tombé. Tout se passe comme si le pays était compartimenté : nord, centre, sud et Kidal.

Les assassinats, enlèvements, tirs d’obus, braquages, voitures sautant sur une mine composent désormais la rengaine matinale dans les plusieurs régions, faisant des terres maliennes des cimetières. La quiétude, nous en avons perdu la notion. Trop de gens meurent, les rues pullulent de veuves et d’orphelins, le pays semble frappé de damnation.

Il y aussi cette humiliation d’entendre, de voir les autres répandre des bruits, des commentaires malveillants sur le pays. Mais l’humiliation réside aussi dans le fait qu’on n’arrive pas à s’assumer. S’assumer et accepter de s’entendre dire que les vrais ennemis du Mali sont ses propres rejetons.
Que répondre au collégien sinon que ce pays ne sera que ce qu’on décidera d’en faire ? Qu’on peut le « faire » ou le défaire, sortir nos haches pour le découper en petits morceaux et le jeter aux quatre vents. Qu’on le veuille ou pas, derrière la chute du pays, au fond de la crise se cache notre main à tous mais surtout de dirigeants indignes de confiance et de responsabilité.

Nous avons touché le fond : c’est ce qui est incontestable aujourd’hui et qu’il faut reconnaître plutôt que d’accuser les autres de nous cribler de mensonges, de calomnies. Que dire ? Que faire ? Rien à part redire que beaucoup de choses ont changé ailleurs, dans d’autres pays, dans d’autres continents et rien ne nous empêche de changer notre pays. Rien.

Bokar Sangaré

L’AUTRE (1ere partie)

 

Photo: http://www.leblogdesrapportshumains.fr/accepter-lautre-dans-sa-difference/

Photo: http://www.leblogdesrapportshumains.fr/accepter-lautre-dans-sa-difference/

Comme chaque matin, je suis encore réveillé par ce pauvre musicien qui n’arrête pas de brailler dans le transistor du vieux Abdoulaye. Ça fait un bail qu’il écoute ce zigoto dont le nom a déjà franchi la frontière qui sépare l’ombre de la lumière. Partout, il est celui qui a les faveurs des mordus de musique. Il ne laisse personne indifférent. Personne, pas même le vieux Abdoulaye qui ne peut plus passer une bonne journée sans l’avoir écouté, tôt le matin, au moment où dans la ville un fainéant dans son lit est encore en train de tirer sur lui la couverture. Ne me demandez pas de quoi il parle dans ses chansons, ça saute aux yeux qu’il ne fait lui aussi que roucouler son amour pour je ne sais quelle reine de beauté qui hanterait ses nuits. C’était facile à deviner. Amour par-ci, amour par-là.

J’ai lu Caligula, mais n’en déplaise à Albert Camus, je n’ai aimé qu’une partie, celle où il dit que l’amour « c’est le genre de maladies qui n’épargnent ni les intelligents ni les imbéciles ». Par les temps qui courent, la porte du succès s’ouvre à quiconque chante l’amour. C’est curieux de voir que les gens ne s’intéressent plus à la politique, à l’économie, à l’école. C’est dommage qu’ils ne veuillent plus s’emmerder avec « ces choses compliquées », pour parler comme eux. Un jour, un jour viendra, quand il sera trop tard, trop tard pour eux, ils regretteront.

Par paquets, femmes et enfants déboulaient dans la rue, quelques-unes adressaient à Abdoulaye des salutations matinales ponctuées de blagues ; il se prêtait volontiers au jeu. Aussi loin que remontent mes souvenirs, jamais je n’ai eu connaissance d’une brouille entre lui et qui que ce soit. Même si dans les discussions sur le football, c’était un homme buté. Il ironisait son ami Sibori et il était prêt à vendre sa mère pour le Djoliba, une équipe dont les couleurs ornaient les murs de sa maison au grand désarroi de ses enfants. Eux ne tarissaient pas de piques pour ce goût de vieux jeton. Ils se demandaient quel intérêt il y avait à regarder un match de ces équipes du pays qui produisent des matchs soporifiques. Pas de dribble extraordinaire, ni de feinte du corps comme sait bien le faire Messi, la méga-star du Barça, dont ils ne voient pas le pareil. Dans la ville, Messi est devenu un surnom prisé pour les petits enfants à qui des prêcheurs, la tête bourrée d’imprécations, réservent l’enfer quand ils mourront, pour avoir préféré ce nom à celui que leur ont donné leurs parents. Parfois, enfer et damnation, j’en viens à me demander pourquoi ils ne la bouclent pas tous ! Pourquoi ils n’arrêtent pas d’empoisonner notre vie déjà invivable avec l’enfer des guerres, des maladies, des famines. Pourquoi ils ne cherchent pas à avoir d’autres chats à fouetter.

Un jour, de passage, j’entendais Abdoulaye crier haut et fort à l’imam, Sidi, qu’il peut aller se faire voir chez les Grecs avec son Islam. Que lui, Abdoulaye, la dernière chose qu’il aimerait regarder et toucher avant de mourir était une belle paire de lolos. Je ne sais pas quand il a fait son deuil de la religion, mais le chemin qui menait à la mosquée était devenu pour lui un sens interdit. Il ne répondait pas aux salamalecs qu’on lui faisait, objectait qu’avant le lever du soleil de l’Islam dans nos cieux, nous avions nos propres rituels de salutation.

A suivre…

Mali: la femme, souffre-douleur et miroir d’une régression

 

Photo: Malijet.com

Photo: Malijet.com

En deux ans, deux femmes tuées. Par leur mari, dans une violence aveuglante qui a sonné le réveil pour une société couchée pendant des siècles sur des tares, des débilités sur lesquelles elle a toujours fermé les yeux, dont elle a toujours fait une barrière à ne pas franchir, dans lesquelles elle s’est enfermée à double tour. Deux femmes qui ont déjà six pieds sous terre, assassinées, par des hommes frustes qui semblent dire que « tous ceux qui ne répondent pas à leurs critères ne sont pas des humains », et donc ne méritent pas d’être. Et depuis, aux vraies questions, d’aucuns semblent avoir fait le choix du contresens, du cynisme de savoir « pourquoi il l’a tuée », comme si cela avait une quelconque valeur face à ce qui n’est autre qu’une catastrophe exemplaire. On reste interdit que jusqu’ici, personne n’ait placé le curseur sur le vrai problème que tout cela pose : notre rapport à la femme.

Cette violence qui s’abat sur les femmes comme des faucons fous qui foncent sur leurs  proies, est significative de l’état de notre société, où le rapport à la femme reste un sujet tabou, qu’on préfère ne pas aborder. Parce que, pendant longtemps, nous sommes restés claustrés dans le carcan des considérations erronées qui tirent leur source d’une culture qui considère la femme comme inférieure à l’homme. Ainsi, avec des mentalités misogynes et le conservatisme, ces hommes ont confondu leur statue d’autorité, de chef de famille, leur supériorité déléguée par la tradition, à l’autoritarisme, à l’usage de la force, à la violence. Des moyens pour la recadrer, elle qui est « faible », sans voix, sans pouvoirs. L’école et la démocratie n’ont rien changé à cela, d’ailleurs « la morale n’a rien à voir avec l’instruction. » Et il ne fait aucun doute qu’ici les mentalités n’ont pas bougé d’un iota. A la télé, dans les discours, on leur vend, aux femmes, le rêve de l’émancipation, alors qu’elles ne sont émancipées que pendant le temps d’un discours, et après, on les cuit à l’étouffée. Tout cela parce que la modernité, l’émancipation sont des mots très, très difficiles à cerner par cette société foncièrement phallocratique. Où la femme appartient  à l’homme, qui en est jaloux, veut la posséder, domestiquer. Il l’insulte, la bat, la répudie. Elle ne s’appartient pas. Elle subit une domination totale, au point que, pour reprendre Salimata Togora  « l’adultère des femmes est impardonnable mais celui des hommes est bien excusable… ». Mais ce qui vient rajouter à cette colère et à ce qui ressemble à un mépris de la femme, c’est l’absence de loi pour la protéger contre « les violences du verbe et de l’acte » masculins.

 

Pour qui s’intéresse aux œuvres romanesques maliennes, il est clair que cette violence n’a rien de surprenant. Dans ces livres qui diffusent une parole libre abondent les violences conjugales qui montrent à quel point nous avons du mal à fermer la fenêtre d’hier sur la question de la femme, pour ouvrir celle d’aujourd’hui. On peut citer Fils du chaos de Moussa Konaté. Mais ce qu’on y apprend de plus intéressant, c’est que la dynamique émancipatrice, c’est-à-dire la cause des femmes, ne pèse pas lourde dans la balance des occupations quotidiennes. Encore plus important, c’est que les leaders politiques donnent l’impression de s’en laver les mains, sinon comment expliquer qu’encore aujourd’hui les cadres de leurs partis restent les hommes en majorité.

Alors, qui, pour sauver les femmes ? Il est difficile de s’attendre à l’émergence d’un mouvement féministe pour se frotter au phallocentrisme qui fonctionne à plein régime dans cette société. Cette donne sociale, ce rapport de force- le pouvoir du mari sur la femme- est une réalité d’avec laquelle il sera très difficile de rompre. Tant que dans les familles, l’on continuera à inculquer dans l’esprit des garçons qu’ils sont supérieurs aux filles, tant que la question de l’émancipation sera un marketing pour plaire à la communauté internationale. Et, Ibrahima Ly a résumé la situation d’une façon qui donne froid dans le dos :

« Notre société fait des femmes de véritables otages. Chez nous, le succès de l’enfant dépend non pas de son intelligence et de son habileté, de sa persévérance dans l’effort et de son courage, mais uniquement de la capacité de résignation de sa mère, de la passivité de celle-ci face aux insultes du père, des coépouses, des belles-sœurs. La résignation est la clé de voûte de note société… »

Boubacar Sangaré

Mali, le pays où tout est frelaté

BocaryTreta, ministre malien de l'Agriculture et du Développement rural

BocaryTreta, ministre malien de l’Agriculture et du Développement rural

Les engrais frelatés, c’est l’affaire qui défraie la chronique et mobilise l’attention de tous ou presque au Mali. Ce débat sémantique autour du qualificatif « frelaté » n’en vaut pas la peine, n’en déplaise au ministre du Développement rural et de l’Agriculture, Bocary Treta, qui préfère évoquer des « engrais hors norme » ou « de mauvaise qualité ». Là n’est pas le débat !

Les intrants agricoles en question sont de mauvaise qualité. Ils sont frelatés, corrompus, dénaturés. C’est ce qui est incontestable !

Le ministre Bocary Treta n’est pas sérieux ! Il se moque du peuple quand il prétend qu’il s’agit d’une manipulation, d’un complot activé par une main invisible qui lui en voudrait à lui, qui voudrait provoquer sa chute ! Les députés l’ont déjà interpellé deux fois sur cette seule et même affaire. Il n’a pas donné le moindre début de réponse à leurs questions. N’a-t-il rien à dire ?

Pourtant, l’affaire est simple. Octobre 2014, Bakary Togola, président de l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture du Mali (APCAM), officieusement conseiller technique de Bocary Treta, a donné à 36 sociétés, dont 29 ne pratiquent pas d’activité agricole, les marchés d’engrais de la campagne agricole 2015-2016. Après analyses, le laboratoire Sol-Eau-Plantes du Centre régional de recherche agronomique de Sotuba (à Bamako), pour ne citer que celui-ci, a conclu que les intrants distribués par certaines sociétés sont de mauvaise qualité. Les engrais avaient bien sûr déjà commencé à être utilisés par les paysans.

Ce qui choque et fâche, c’est que le même Bakary Togola a demandé aux mêmes fournisseurs de reprendre et de remplacer leurs produits dénaturés, mais il a aussi ordonné au Trésor public de leur payer des milliards. Il y a un problème, pardi !

On sait que ce n’est pas aujourd’hui, en 2015, qu’il y a des engrais… comment dire ?…frelatés ou, si vous préférez, monsieur le ministre, hors norme.

Cette affaire a permis de lever bien des masques. On sait maintenant que Bakary Togola, le président de l’APCAM, un paysan qui était devenu le chouchou de l’ex-président ATT et des Américains qui voyaient en lui un self-made-man, n’est pas celui qu’on croyait. « Ce qui est sûr, c’est qu’après avoir fait la pluie et le beau temps sous le soleil du PDES (parti d’ATT), il n’a pas hésité à atterrir avec armes et bagages au RPM (parti au pouvoir) en se disant qu’après tout, tous les chemins mènent à Rome… de l’enrichissement illicite. » écrit Abdoul Madjid Thiam, éditorialiste aux Echos.

Avec cette affaire, il y a vraiment lieu de penser que l’impunité continue à avoir de beaux jours devant elle. Ceux qui pillent les deniers publics ne sont toujours pas inquiétés. Ils dorment aussi tranquillement qu’un bébé le soir, tout ça parce que, I.B.K est plus un chef d’orchestre que d’Etat.
Interpellé sur la question, notre paysan modèle, le self-made-man, a dit qu’il n’y a pas que les engrais qui sont frelatés au Mali, mais qu’il y aussi de l’huile frelatée, de la pomme de terre frelatée…

Autant dire que le Mali est devenu le pays où tout est frelaté. Président frelaté, gouvernement frelaté, ministres frelatés, médecins frelatés, fonctionnaires frelatés, étudiants frelatés, et… journalistes frelatés. Le Mali est un pays… frelaté.

Boubacar Sangaré

Mariage, ces interdits qui ont la vie dure…

photo: maliactu.net

Photo : maliactu.net

« Mes parents ont dit que c’est un forgeron et qu’il y a un interdit de mariage entre Peuls et forgerons. Sinon, pour le mariage, tout était au point, toutes les formalités avaient été remplies… Je n’ai pas besoin de te dire qu’on s’aimait à en mourir. Toi-même, tu nous surprenais dans la rue, marchant main dans la main. C’est au moment même de sceller notre union que ma famille, peule toucouleur, a viré de bord parce que Boua, mon petit ami, était de la caste des forgerons. J’ai eu du mal à m’en remettre, je n’en croyais ni mes oreilles ni mes yeux. C’était comme si tout autour de moi s’écroulait. Lui, il était aussi peiné. Ces croyances n’ont pas de sens pour moi ; elles appartiennent à une autre époque. J’étais comme larguée. Je refusais d’admettre ce qui m’arrivait. J’étais en pétard et me disais qu’avec le temps je parviendrais à convaincre ma famille. Mais j’ai fini par jeter le manche après la cognée. »

Cette jeune fille malienne s’appelle Fatou Dia, 23 ans. Il y a peu, sa famille, peule toucouleur, réunie en conseil, s’est opposée à son mariage avec un forgeron. Cette décision a porté un coup fatal à l’immense espoir des tourtereaux dont l’amour brillait de mille feux. Ce verdict a brisé leur rêve de fonder un foyer et de mener leur vie à leur convenance. Encore sous le choc aujourd’hui, Fatou Dia ajoute que même sa mère a du mal à s’en remettre, car comme toutes les mères « elle sait combien il est devenu difficile de trouver un mariage. »

Fatou peine à avaler la pilule, car elle trouve « minable » l’argumentaire de sa famille qui « puise sa force dans une légende aussi malheureuse que passée de mode ». Cette diplômée en secrétariat d’administration à lInstitut universitaire de gestion (I.U.G) de Bamako vit dans la douleur, rien qu’à l’entendre parler.

Comme toute société, la société africaine en général, et malienne en particulier, regorge de traditions qui se sont épanouies et perpétuées à travers les siècles. Ces traditions sont des croyances et coutumes ancestrales populaires, transmises de génération en génération, par les parents et les griots, grâce aux contes, devinettes, fables, épopées, mythes, légendes. Dans la société malienne, les interdits de mariage entre certaines ethnies perdurent comme l’une des plus frappantes et pesantes manifestations du traditionalisme conservateur. Vouloir transgresser l’interdiction d’union entre les groupes culturels bozo et dogon, peul et forgeron ou bambara et griot… peut engendrer une malédiction, ou des conséquences occultes.

Cette interdiction est profondément enracinée dans l’histoire socioculturelle du Mali. Celle qui empêche peuls et forgerons de se marier reposerait sur un pacte originel entre Bouytôring (ancêtre des Peuls) et Nounfayiri (ancêtre des forgerons). Ce mythe, très répandu chez les Peuls, est rapporté par le poète et ethnologue peul, Amadou Hampaté Bâ, dans son ouvrage ‘’Njeddo Dewal, Mère de la calamité’’

« Bouytôring, ancêtre des Peuls, était travailleur du fer. Ayant découvert les mines appartenant aux génies (djinn) du Roi Salomon, il allait chaque jour y dérober du fer. Un jour, pourchassé par les génies, il fut surpris et dut se sauver. Dans sa fuite, il arriva auprès d’une très grande termitière qui était située dans un parc à bovins. Comme elle comportait une grande cavité, il s’y cacha.

Ce parc était celui d’un berger nommé Nounfayiri (l’ancêtre des forgerons). Le soir, lorsque le berger revint du pâturage avec ses bêtes, il trouva Bouytôring caché dans la termitière. Ce dernier lui avoua son crime et lui dit que les génies le cherchaient pour le tuer. Alors, pour le protéger, Nounfayiri fit coucher ses animaux tout autour de la termitière. Et quand les génies arrivèrent, il leur dit : ‘’Ceci est mon domaine. Je n’ai rien à voir avec le fer’’. Les génies furent ainsi éconduits et Bouytôring sauvé…

Quelques jours passèrent ainsi. Bouytôring avait appris à garder les troupeaux et à traire les vaches. Il savait parler aux animaux. Ceux-ci s’attachèrent à lui. De son côté, Nounfayiri avait pris plaisir à travailler le fer. Un jour, Nounfayiri dit : ‘’ Voilà ce que nous allons faire. Toi tu vas devenir ce que j’étais, et moi je vais devenir ce que tu étais. L’alliance sera scellée entre nous. Tu ne me feras jamais de mal et tu me protégeras; moi aussi je ne te ferai jamais de mal et te protégerai. Et nous transmettrons cette alliance à nos descendants’’. Nounfayiri ajouta :’’Nous mêlerons notre amour, mais nous ne mêlerons jamais notre sang (1)».

Cette légende témoigne d’une alliance très ancienne entre les groupes. Elle sert de socle aux relations sociales maliennes. Cette tradition, connue sous l’appellation sanankouya ou cousinage à plaisanterie, assure la paix interethnique entre Peuls et forgerons, Bozos et Dogons, entre autres. De fait, le cousinage à plaisanterie est un lien de sang ou un pacte de confiance, datant des temps anciens, que les communautés actuelles ne peuvent violer. Grâce au sanankouya, aucun conflit ne peut exister entre les communautés et aucune d’entre elles ne peut refuser la médiation ou les conseils de l’autre.

L’interdit de mariage entre Bozos et Dogons tire, lui aussi, sa source d’une autre belle légende :

« Deux frères pêchent au bord du fleuve. Mais bientôt le poisson se fait rare. Le frère aîné doit partir chasser au loin. Il marche. Puis court. Fort loin et fort longtemps. Mais il doit revenir bredouille après plusieurs jours. De retour au campement au bord du fleuve, il découvre son petit frère à demi évanoui, à moitié mort de faim. Que faire pour le sauver ? Après avoir mûrement réfléchi, le frère aîné s’éloigne un peu, découpe bravement un morceau de sa propre cuisse qu’il revient donner à manger à son cadet qui croit profiter des produits de la chasse. Une fois le jeune frère rétabli, ils entreprennent de traverser le fleuve pour s’établir dans une contrée plus favorable, plus giboyeuse et plus poissonneuse, pour fonder un nouveau campement et deux nouvelles familles. Mais en traversant le fleuve, la plaie de la cuisse du frère aîné se rouvre et se met à saigner abondamment. Le cadet demande ce qui a bien pu se passer, mais le grand frère ne répond pas. Le jeune répète sa question : mais que t’est-il donc arrivé ? Toujours pas de réponse. À la troisième question, l’aîné finit par raconter toute l’histoire et lui avoue que c’est grâce à sa propre chair qu’il a pu le sauver. Les voici tous deux bouleversés et pleins d’amour fraternel l’un pour l’autre.

Bientôt, voyant leurs familles s’agrandir, les enfants croître et les unions devenir de plus en plus nombreuses, le plus jeune frère décide alors son aîné à sceller une promesse réciproque. Pour prévenir et éviter les discordes qui ne manqueraient pas de survenir dans le futur, ils se promettent mutuellement que jamais, au grand jamais, un descendant de l’une des deux familles n’épousera un descendant de l’autre frère. Ainsi leurs familles resteront cousines, sans embrouille et sans discorde, perpétuant le souvenir du don de la vie et de l’amour entre les deux frères.»

Voilà pourquoi, traditionnellement, le mariage entre Bozos et Dogons est interdit. Amadou Hampaté Bâ précise, qu’à l’origine, « les interdits de mariage n’avaient en général rien à voir avec des notions de supériorité ou d’infériorité de caste ou de race. Il s’agit soit de respecter des alliances traditionnelles, comme c’est le cas entre Peuls et forgerons, soit de ne pas mélanger des ‘’forces’’ qui ne doivent pas l’être. »

Barrières ethniques, nouvelles mentalités

Ce phénomène, pour ne pas dire cette pesanteur sociale, conserve son importance dans la société malienne, dite de « l’oralité », et semble parfois déclencher un conflit de générations supplémentaire, aujourd’hui. Pour certains parents, conservateurs irrémédiables, ces pratiques ne doivent pas perdre de leur sens, car elles « font partie de notre héritage culturel. » Des idylles tournent court, des mariages sont empêchés. Quand les unions sont tout de même célébrées, elles se cassent plus tard à cause du mauvais œil et des méchantes langues. Pour la jeune génération, celle qui s’abreuve de séries TV produites au Mexique, en Italie et au Brésil, cet héritage socioculturel est rétrograde. Ces tabous doivent perdre de leur cuir.

Souley Diakité est peul. Enseignant dans le secondaire, il est allé à l’encontre de sa famille en épousant S. Ballo, une forgeronne.

« Je l’ai fait pour marquer les esprits. Au début, ça n’a pas été facile de faire adhérer les parents. Même aujourd’hui, notre union est mal vue. Certains de mes parents ne m’ont toujours pas pardonné d’avoir violé un interdit en épousant une forgeronne. Jusqu’ici, il n’y a eu aucune conséquence occulte. Nous avons eu des enfants, nous sommes heureux » confie-t-il, tout sourire. Il se laisse aller à dire qu’il s’agit là d’une barrière ethnique qui n’a aucune raison d’être maintenue. Il est convaincu que les traditions, quelles qu’elles soient, ne doivent pas rester figées, inchangées : elles doivent progresser. Il estime que même si quelques rares unions entre Peuls et forgerons, hier impossibles, sont scellées aujourd’hui, on ne peut pas encore parler de progrès. « Le non-respect de ces interdits par un iconoclaste comme moi n’est rien, ajoute t-il. Il faut mener le combat, l’étendre au niveau national, faire plus de sensibilisation, et pourquoi pas créer une association pour cela. Sinon, dans peu de temps, il sera impossible de compter les malheureux… »

« En Jésus, pas de distinction… »

Bien que ces interdits soient encore observés sans susciter de réel débat, il apparaît nécessaire de souligner qu’ils ne sont pas de mise dans les religions révélées. Paul Poudiougou, éditeur et représentant des éditions L’Harmattan au Mali,  explique que « Chez les chrétiens, en Jésus, il n’y a pas de distinction. Pas d’Arabes, pas de Noirs, pas de Blancs… Les barrières raciales disparaissent. Les chrétiens brisent les tabous. Le reste, Dieu s’en chargerait… Je connais en particulier un couple bozo-dogon. Ils sont chrétiens. Malgré les interdits de mariage qui existent entre eux, ils se sont mariés. Ils ont eu des difficultés à l’échelle sociale, surtout avec les parents, et avaient du mal à avoir un enfant. Mais maintenant, ils en ont un. Or, dans les deux familles on disait que s’ils se mariaient, la foudre tomberait, ou qu’il y aurait un blocage sexuellement. En tant que chrétien, les barrières sont paralysantes… »

L’imam Sidi Diarra considère que ces interdits méritent d’être respectés, même s’il concède que « nulle part dans le Coran et les hadiths, il n’est fait cas d’interdit de mariage entre race, ethnie, caste… L’essentiel en islam est que vous soyez musulman, et après, vous pouvez vous marier. Pas question de Peul, forgeron, Bozo… »

La démocratie et l’avenir de ces interdits

Ces croyances ancestrales mènent la vie dure aux plus jeunes. Les analyses sociologiques sur le phénomène concluent qu’il est « un des principes protecteurs du pacte. Tout comme le cousinage à plaisanterie est un puissant moyen de préservation de la paix. »

A l’heure de la mondialisation et de la rencontre des civilisations, on peut s’interroger sur l’avenir de ces interdits de mariage. Ont-ils réellement leur place dans la démocratie ? L’éditeur Paul Poudiougou estime que ce n’est pas le rôle de la démocratie de lever ces interdits. « Il ne faut pas confondre les règles de la démocratie et les convictions sociales. La démocratie ne parle pas des mœurs ; elle régule la relation entre les communautés. Et le travail de la démocratie ne concerne que l’aspect extérieur de cette relation, mais ne touche pas à l’intimité, c’est-à-dire l’intérieur. Il faut donc faire la part des choses. »

Interdiction de mariage entre Peuls et forgerons, entre Bozos et Dogons, noble Bambara et griot (2)…voilà un phénomène social qui n’en demeure pas moins étonnant dans une société réputée riche pour son multiculturalisme. Et pire, aucun débat n’est mené au niveau national sur cette pratique « essentielle » pour les uns, « rétrograde » pour les autres. Quoique quelques iconoclastes soient déterminés à bousculer ces tabous d’une autre époque, il est impossible de ne pas s’interroger sur leur avenir. Comment vaincre la peur, l’hésitation, ou encore le refus des ethnies peul, forgeron, bozo, dogon… de s’ouvrir les unes aux autres ? Cette question reste entière, loin d’être réglée, et continue de mettre aux prises ceux qui sont pour et ceux qui sont contre le maintien de cette pratique historique dans une société où l’on s’accorde à dire que les mentalités n’ont pas subi de changement profond, où il est de tradition de se glorifier en permanence du passé. Comment parier sur son abandon lorsque certains parents, musulmans ou chrétiens, c’est selon, continuent à y croire comme un enfant à la parole de son père ?

Boubacar SANGARE