Mali: Intagrist El Ansari, « aujourd’hui, tout le monde veut la paix (…), les acteurs armés doivent se mettre d’accord… »

Intagrist El Ansari est un journaliste malien, correspondant en Afrique du Nord-Ouest (Sahel-Sahara) pour des journaux internationaux. Réalisateur de magazines TV, il a aussi travaillé sur des films qui s’intéressent aux cultures sahariennes. Son dernier livre paru est  Echo saharien, l’inconsolable nostalgie  (1). Il livre ici son analyse sur les pourparlers d’Alger qui, un temps repris, ont été à nouveau suspendus, sur la profusion des groupes armés au Nord du pays. .. Et pour lui : on ne revient pas en arrière, tout le monde veut aujourd’hui la paix, il appartient aux acteurs – armés – de se mettre d’accord sur quelque chose pour arriver à bout de cette histoire, afin que les gens reprennent une vie normale.

 

 

Intagrist El Ansari, Journaliste et écrivain credit: Intagrist

Intagrist El Ansari, Journaliste et écrivain, Photo:  Intagrist

 

 

1- A Alger, les groupes rebelles de la coordination des mouvements politiques de l’Azawad ont revendiqué le Fédéralisme. N’est-ce pas là un retour à la case départ et un déni des signatures de l‘Accord préliminaire de Ouaga et de la feuille de route des pourparlers qui enterraient toute revendication fédéraliste, indépendantiste…?

 

Il est évident que la remise sur la table des négociations de la revendication d’un fédéralisme ou autonomie pour le nord, est un non sens, puisqu’ils (les groupes armés du Nord) avaient signé une feuille de route, en juillet dernier, devant témoins internationaux, les caractères « Unitaire », « Républicain » et « l’Intégrité territoriale » de l’Etat malien. Le caractère « Unitaire » signifie bien la forme d’administration et de gouvernement d’un pays « Uni » autour d’un pouvoir central et des institutions républicaines qui « dépendent » de celui-ci, ce qui est différent d’une Fédération fonctionnant avec des entités institutionnelles (ou étatiques) – « multiples », en opposition à la notion « d’Unité » -, et politiques plus ou moins « indépendantes » les unes des autres. En deuxième lieu, en reconnaissant la Constitution de la République du Mali – dans sa version actuelle – il n’est fait mention, nulle part dans la feuille de route, que cette reconnaissance, par les groupes armés, est sous réserve d’une révision constitutionnelle ultérieure, ce qui s’ajoute au non-sens du revirement ou du rebond d’une revendication autonomiste.

 

On peut penser qu’il faudra un peu plus de temps que prévu, à la médiation Algérienne pour parvenir à faire adopter le projet d’accord, remis aux belligérants, qui s’inscrit strictement dans le cadre de cette feuille de route.

 

En deuxième piste de réflexion, on pourrait s’interroger sur une possible tentative « d’esquive politique » par les groupes armés vis-à-vis d’une partie de leurs militants qui avaient tant misé sur « l’indépendance », accepté ensuite « le Fédéralisme », et/ou au moins une  » large autonomie » de « l’Azawad ». Revenir à la table des négociations avec cette revendication est tout juste, à mon sens, une manière, à long terme, pour les responsables des différents mouvements de se « dédouaner » vis-à-vis de leurs militants, en prétextant aux yeux de ceux-ci « que résistance avait été faite, jusqu’au bout ». En fin de compte, il ne serait pas surprenant que les différents groupes reviennent dans quelques semaines, avec l’accord signé, pour dire à leurs militants : « vous avez vu, nous avons tout fait, mais l’accord nous a été imposé ». Je crois que cette histoire de va-et-vient est simplement un jeu pour gagner du temps et affaiblir l’attente des quelques militants des groupes armés, car la question – ou le compromis – a été bien scellée à mon sens, dès la signature de la feuille de route en juillet dernier, et c’était clair pour tous, même pour les militants des groupes armés qui s’étaient alors indignés et qui avaient compris dès lors « qu’ils n’allaient plus rien attendre des différents groupes armés ».

 

2- Le Front Populaire de l’Azawad a déclaré sa démission de la coordination. Est-ce le signe que ces mouvements sont dans un jeu d’alliance qui ne résistera pas à la réalité qui prévaut dans les régions appelées « azawad », notamment cette insécurité à deux visages, celle des djihadistes et celle intercommunautaire ?

 

La profusion des groupes armés est avant tout le signe de conflits d’intérêt d’ordre clanique, ou tribal, qui se jouent localement et au sein des groupes armés initiaux. Ces derniers temps, il y a eu multiplication de groupes. Certains se revendiquent de « l’Azawad », d’autres sont des groupements d’autodéfense. En fait, c’est simplement que chacun ne veut pas rester en dehors, sous coupole, ou mal servi par un autre. Personne ne veut être exclu de ce qui se trame autour de la table, chacun veut bénéficier du lot d’avantages qui découleront de l’accord, des intégrations, « des projets locaux », de créations des communes et régions, etc.

 

C’est ce cadre qu’il faut analyser pour comprendre les scissions, les démissions, ou les naissances des groupes. En effet, quand vous regardez les enjeux locaux, vous vous apercevrez que, soit explicitement, soit de manière détournée, derrière chaque groupe (armé) se tient, en fait, une tribu, une fraction ou un clan d’une région. La fragmentation des groupes armés démontre d’ailleurs fondamentalement l’absence d’un projet politique cohérent, fiable et assez viable pour intégrer tout le monde, toutes tendances confondues, mêmes celles divergentes, à la base de « cette révolte ».

 

La question de l’urgence sécuritaire que vous évoquez subsiste, mais elle vient au second plan, au regard des intérêts et des recompositions qui traversent les différentes tribus Touarègues, particulièrement à Kidal, mais aussi à Gao, et dans une moindre mesure, à Tombouctou.

 

3 – Selon vous, aujourd’hui, que faire pour le Nord, surtout pour Kidal où tout semble bloqué?

 

Il est vrai que Kidal est le centre névralgique d’un problème, beaucoup plus vaste, qui concerne tout le Nord du Mali. Quand on a une problématique aussi complexe, qui resurgit régulièrement depuis les indépendances, elle ne doit en aucun cas être le projet d’un petit groupe, ou discutée avec une seule partie, armée ou pas d’ailleurs.

L’option, pour analyser, comprendre et trouver des solutions adaptées, c’est l’inclusion des différentes tendances des sociétés multiethniques maliennes. On avait préconisé jadis, prématurément, des solutions qui passaient forcément par l’implication des sociétés civiles, une implication beaucoup plus fortes des vieilles chefferies traditionnelles qui sont les garantes des bases sociales, historiques, culturelles, – ces vieilles chefferies dont on entend pas parler, parce qu’elles ne sont, en majorité, pas les bras armés des rebellions -, des différentes communautés maliennes, en général et Touarègues en particulier, car « c’est la question Touarègue qui ressurgit à chaque deux ou trois décennies ». Si le Mali « devait être une fédération », ou si « l’Azawad devenait un état indépendant », ou si « de nouvelles régions se créaient au Mali » etc., cela entrainerait des réformes importantes pour le pays, mais aussi bien sûr pour les populations. Il faudrait donc les consulter, pas en les faisant assister à des ateliers pour leur annoncer quelque chose décidée d’avance ! Non ! Il faudrait que les différents responsables, les chefs coutumiers, traditionnels, qui sont connus de tous, soient partie prenantes des décisions et solutions.

 

L’accord de Ouagadougou reconnaissait cette nécessité. Il était prévu des pourparlers inclusifs, c’est à dire qui allaient se situer bien au delà du tête à tête, habituel, groupés armés / gouvernement. Que s’est-t-il passé pour organiser Alger ? Chaque partie invita son groupe qu’il présenta alors comme « la société civile ». Cette « société civile » était en fait l’ossature soit de l’Etat soit des groupes armés. De ce fait, dans le processus en cours à Alger, on ne peut pas parler de présence de sociétés civiles indépendantes, même s’il y avait certainement ici ou là une association, un petit groupe, avec une démarche plus ou mois indépendante. Ce fut une erreur manifeste. La majeure partie des civils a volontairement été exclue des solutions proposées et discutées en leur nom. Ce n’était pas ce qui était prévu dans l’article 21 de l’accord de Ouagadougou de juin 2013. Ce n’était pas non plus, ce dont le pays avait besoin après une si longue déchirure sociale, politique, sécuritaire et institutionnelle.

 

Mais on ne revient pas en arrière ! Aujourd’hui, tout le monde veut la paix. Il appartient donc aux acteurs armés de se mettre d’accord pour arriver à bout de cette histoire, et qu’enfin les gens reprennent une vie normale.

 

(1) Écho saharien, l’inconsolable nostalgie, Éditions Langlois Cécile, 2014, Paris

 

Propos recueillis par Boubacar Sangaré (interview réalisée via Internet)

Intagrist El Ansari a répondu à l’appel du désert

photo: Intagrist El Ansari

photo: Intagrist El Ansari

Marcher, marcher…, « marcher rejoindre le désert saharien ». Marcher encore pour « parcourir et vivre le chemin » qui mène à sa destination. De Paris à l’Espagne, via le Maroc et Tamanrasset, le romancier Intagrist El Ansari a largué les amarres de sa vie parisienne, sédentaire, pour observer cette « loi du désert » si chère aux Touaregs : le nomadisme. Par voie terrestre, il a relié Paris à Tombouctou en un fascinant périple qu’il relate dans son premier livre Echo saharien : l’inconsolable nostalgie (1), préfacé par l’écrivain mauritanien Mbarek Ould Beyrouk.

Le sujet du livre, on l’aura compris, est donc le Sahara, cette immensité désertique, que l’auteur ne commence à célébrer qu’à partir de Ménaka, cette ville touarègue localisée à  1500 kilomètres au nord-est de Bamako.

« … mon expédition ne prendra sens qu’en m’enfonçant dans l’immensité désertique… », écrit-il.

Aussi se glisse-t-il dans le désert pour retrouver la « liberté perdue en tombant dans la sédentarisation ». Il y rencontre en chemin, comme à Tamanrasset dans le désert algérien, des personnes qui ont leur propre histoire, y passe soirée mémorable dans un village. Extrait :

« Ce soir-là j’ai appréhendé ce qu’un ami m’avait dit en cours de route, en venant à Tam : « La grâce, je n’ai compris ce que c’est qu’en venant à Tamanrasset. ‘’ Ce soir, à mon tour, j’avais pénétré ce que j’avais toujours ressenti comme un manque, mais que je ne parvenais pas à nommer !
Touché par la grâce qui régnait et qui émanait du public, je me suis approché du marié, lui demandant de me raconter son histoire…’’ Je suis venu à Tam pour la première fois l’an dernier’’, m’a-t-il dit, avant de poursuivre : « J’y suis resté deux mois, j’ai rencontré ma femme. J’ai eu beaucoup de mal à repartir d’ici… Et en repartant chez moi, à Kidal, je ne suis pas parvenu à tenir en place, là-bas… Je suis alors revenu me marier avec elle, et nous repartirons d’ici, ensemble, dans quelques jours… »

Mais ce voyage, effectué entre 2009 et 2011, outre le fait qu’il célèbre le désert, répondait aussi chez l’auteur à un besoin d’aller à la recherche de ses racines. En effet, Intagrist retourne sur la terre de ses ancêtres, les premiers membres de la tribu des Kel Ansar établis à Tombouctou depuis le 16 e siècle.

Intagrist El Ansari est journaliste malien. Il est réalisateur et reporter.

(1) Echo saharien : l’inconsolable nostalgie, Intagrist El Ansari, préface de Beyrouk, Editions Langlois Cécile, Montgeron, Essonne, Prix 17 euros

 http://www.editionslangloiscecile.fr

Bokar Sangaré

Mali : IBK à Mopti, pourquoi pas à Tombouctou, Gao ou Kidal ?

IBK dans la région de Mopti Photo: Maliactu

IBK dans la région de Mopti Photo: Maliactu

Parmi les évènements qui ont affolé la presse locale ces derniers jours, il en est un, contre toute surprise, qui n’a pas donné matière à des chroniques brèves mais incisives, à des éditoriaux virulents, à des analyses destinées à éclairer davantage la lanterne de ceux et celles qui brûlent toujours d’aller au-delà du politiquement correct. Tous ou presque semblent feindre être celui qui ne sait rien et, donc, qui préfère se taire, « la fermer », pour ne pas choquer, ou s’attirer les foudres d’un régime qui tâtonne, incapable de trouver vers quelle direction conduire le pays. Il ne peut s’agir que de la visite, qualifiée de « hautement symbolique », effectuée du 17 au 19 mars dans la région de Mopti par le président Ibrahim Boubacar Keïta.

Il est difficile de ne pas convenir que cette visite n’est pas vide d’intérêt, puisque la région de Mopti a aussi subi les conséquences de la guerre lancée contre les terro-djihadistes, les faussaires de la foi que sont AQMI, MUJAO et ANSARDINE, qui ont semé une terreur stalinienne dans les régions du Nord du Mali. Ensuite, parce que c’est à Kona que l’armée malienne, aidée par les soldats de l’armée bleu-blanc-rouge, a stoppé l’avancée des ennemis au prix de la vie d’un nombre incroyable de ses soldats, la DIRPA étant jusqu’à nos jours incapable de fournir un bilan. On ne va pas refaire l’histoire. Hommage rendu aux soldats de Sevaré, rénovation de l’hôpital Sominé Dolo où de nombreux blessés de la bataille de Kona ont été pris en charge, dépôt de gerbes de fleurs au monument élevé à la mémoire de tous les soldats tombés au champ d’honneur, défilé militaire, inauguration du lycée à Bandiagara, et des centrales électriques hybrides à Bankass et Koro. Voilà les éléments constituants de cette visite. Et on voit sans mal qu’il y avait vraiment de quoi jubiler pour les populations de Mopti.

Cette visite avait un sens pour ces populations dans l’esprit desquelles le souvenir de la bataille de Kona reste vif. Les regarder de travers en train de danser, chanter, crier « IBK ! IBK ! IBK ! » reviendrait d’abord à nier le droit à la reconnaissance à ceux et celles dont le fils, le mari, le père… est tombé sous les balles ennemies, ensuite à cracher sur leur joie d’avoir un lycée et des centrales électriques hybrides…

Cependant, il faudrait bien se garder d’abonder dans le même sens que ceux qui n’ont pas trouvé à redire, quelques soient leurs raisons, et qui sont prompts à montrer les griffes pour condamner toute voix discordante. Même le dernier des naïfs ne pouvait se défendre de s’interroger: pourquoi une visite à Mopti, et non à Kidal, Tombouctou ou Gao où les populations n’en finissent pas de hurler à l’abandon de la part du régime de Bamako ? C’est vrai, la réponse n’est pas banale. Surtout que, dans le contexte actuel, les susceptibilités sont, pour ne pas dire autre chose, grandes, et que la réconciliation nationale est devenue le sempiternel refrain qu’on fredonne à tout propos et en tout lieu…

« IBK est à Mopti ? Bah, on ne le savait même pas ! Nous, on a plus important à faire que ça », celui qui disait cela, depuis Gao, à l’autre bout du fil, est tout sauf déconnecté de l’actualité, et était mieux au courant que quiconque de la visite d’IBK à Mopti. Seulement, il exprime un sentiment qui n’est pas anodin. Pour qui s’intéresse aux affaires maliennes, il n’est pas besoin de consulter une boule de cristal pour savoir que la situation à Tombouctou, Gao et Kidal reste encore et toujours sérieuse, avec les tirs d’obus, le retour des djihadistes, la gestion d’une rare opacité de la situation à Kidal et, surtout, le blocage dans lequel se trouve les négociations entre le gouvernement malien, les groupes rebelles armés (MNLA, MAA, HCUA) et les groupes d’autodéfense (Ganda Izo, Ganda Koï). C’est comme le calme avant la tempête. Le dire, l’écrire, ce n’est ni être un oiseau de mauvais augure ni jouer à la Cassandre. C’est plutôt faire preuve de prudence.

Un Etat encore faible

Six mois après le plébiscite d’IBK en qui beaucoup voyaient – et voient toujours- l’homme providentiel, la situation dans les régions du Nord du pays n’a pas connu d’embellie. Surtout à Kidal, d’où est partie la rébellion MNLA qui a projeté le Mali dans les crises sécuritaire et institutionnelle. Mais il y a plus étonnant, quand on sait que les routes de cette région semblent interdites aux nouvelles autorités maliennes, malgré la présence de Serval et de la Minusuma. On se souvient que même le premier ministre, Oumar Tatam Ly, n’avait pu y mettre le pied en novembre dernier… C’est une région malfamée, où dorment tranquillement les bandits de tout acabit, les terroristes qu’il est vraiment difficile de distinguer des groupes rebelles armés. De quoi, en tous cas, renforcer le sentiment que le Mali est un pays coupé en deux, compartimenté, avec une partie du Nord qui semble hors du champ de contrôle du pouvoir central. Or, il est clair que les Maliens ont voté, massivement, pour restaurer l’ordre politique et l’Etat dont on dit qu’il n’a jamais été solide. Il ne fait aucun doute que ce qui se passe à Kidal sert de baromètre à la faiblesse du pouvoir en place, une faiblesse masquée mais réelle qui n’échappe pas un seul instant aux populations de Tombouctou, de Gao. Depuis le temps où ils vivaient sous la coupe réglée des faussaires de la foi, les habitants restés sur place se disent abandonnés par le pouvoir de Bamako. Rien n’a d’ailleurs encore été fait pour leur prouver le contraire.

Parmi les moins puissantes plumes de la presse locale, certaines n’ont pas résisté à dire qu’il eut été symbolique, six mois après son investiture, qu’IBK se rende dans l’une de ces trois régions pour faire oublier aux populations le sentiment qu’ils ont d’être séparées du sud du pays par un immense océan.

Pour parler de réconciliation, ce n’est pas à Mopti…

Dans son numéro du 17 mars, Le prétoire, en parlant de cette visite du président Keïta, a écrit :

« Au cours de cette tournée, le chef de l’Etat parlera sans cesse de dialogue et de réconciliation, termes à la mode et pour lesquels il a créé un ministère aussi inutile que factice. Mais pour se faire entendre, il serait mieux inspiré de s’adresser aux acteurs concernés, et ce n’est sans doute pas dans la « Venise » malienne qu’il va rencontrer les protagonistes du Nord, pas plus qu’il n’a pu les rencontrer tous à Bamako, lors des ateliers de la communauté internationale… »

C’est là un constat, des plus clairs, qui va recueillir l’adhésion de plus d’un dans l’opinion publique nationale, et même au-delà. C’est connu, à propos du dialogue et de la réconciliation nationale, beaucoup a été fait et dit mais il semble toujours que ce n’est pas assez. D’autres actions concrètes sont attendues de la part du pouvoir de Bamako. La plus symbolique serait la visite d’IBK dans l’une de ces 3 régions où se trouvent les vrais protagonistes. C’est là aussi qu’il apparaît nécessaire de poser la question de savoir pourquoi IBK tient à ce que les négociations se déroulent à Bamako, et pas à Tombouctou, Gao voire Kidal.

Boubacar Sangaré

Voyage à un bout du monde… (Carnet de route)

A N'Gouma (photo; Boubacar)

A N’Gouma (photo; Boubacar)

Bamako. Samedi 17 août. La cohue qui s’installe dans les locaux de la compagnie de voyage Africa Tours annonce des débordements. Des passagers à destination de Mopti, dont je fais partie, ont les nerfs en boule : le départ, fixé à 15 heures, est retardé. A 16 heures, le car n’est toujours pas là. Pourtant, c’est une compagnie réputée sérieuse, ponctuelle. Les passagers sont entrés en colère et ont le sentiment d’avoir pris des vessies pour des lanternes. Quelques minutes avant 17 heures, nous avons levé le camp; le car nous a avalés à Bamako pour nous déverser dans la gueule malmenée par la pluie et le froid d’une gare de Mopti quasi déserte.

 

Il est 4 heures du matin. Dimanche. Une ambiance de cimetière. Des étals garnis d’œufs, de boites de lait en poudre ou concentré, se dressent avec les soins de jeunes hommes qui vendent omelettes, café crème, café noir. Assis sur le même banc que moi, un homme, à l’allure peule, fait ses ablutions. Nous étions dans le même car. Les passagers sont assis par petits groupes.

 

Quelque part, dans la ville de Mopti, la voix d’un muezzin monte comme du mercure dans le thermomètre, déchire le calme qui règne. Dans les basses-cours, les coqs s’escriment à donner davantage dans les cocoricos. C’est l’heure où d’autres passagers déboulent et se hâtent vers je ne sais quelle urgence. Je suis là, comme tout le monde, à attendre que le jour vienne pour continuer mon chemin, mettre le cap vers ma destination finale. Un jeune homme, le cap de la vingtaine à peine passé, assis près de son pousse-pousse, guette comme un chat des bagages à transporter. Un autre s’adresse aux passagers pour leur proposer son service. Les moustiques sont là. Et le froid aussi. Oui, je suis à Mopti, en même temps que ces souris qui traversent la route à toute vitesse, foncent vers les cars garés, dans l’indifférence de tous. Une folle, pieds nus, ne portant qu’un seul pagne, pourchasse à grand renfort d’insultes un galopin qui, à le voir détaler, est loin d’être innocent.

 

Je vide rapidement un verre de café noir et me transporte au bord du fleuve. Là, un alignement de pinasses, les unes sur le départ, les autres en train de décharger. C’est le réveil. Les têtes sont lourdes et les regards que je croise me suffisent pour savoir que la nuit n’a pas été « passée en paix ». Je salue, demande s’il y a une pinasse pour mon village. Négatif. Le soleil se lève sur Mopti. Bols remplis de café qu’on boit à grandes lampées, avec un morceau de pain croqué à belles dents. Des moutons bêlent. Des calebasses entassées dans un sac en mailles. Je reçois tous azimuts des invitations à manger, véritable démonstration de la générosité malienne. J’essaye de suivre l’info. R.F.I : quelque part sur le continent, en Centrafrique, l’ex-chef des rebelles de la coalition Séleka, Michel Diotodia, doit prêter serment, dans un pays qui ne s’est pas encore relevé du coup d’Etat qui a chassé du pouvoir François Bozizé. L’insécurité y est reine, les armes continuent de parler. En Egypte, Les Frères musulmans et l’armée continuent de parler le langage de la violence.

A Mopti, au bord du fleuve (photo; Boubacar)

A Mopti, au bord du fleuve (photo; Boubacar)

Je renonce à la pinasse. A présent, je cherche une voiture à destination de Gounambougou, une bourgade localisée à 200 et quelques kilomètres de Mopti, où mon oncle viendra me récupérer. La voiture n’a pas encore démarré. Un ami de Tiècoura, le chauffeur, parle des élections. C’est un nabot, un indécrottable fumeur. Il n’a pas voté.

« Si Soumaila Cissé avait gagné, il y aurait eu des affrontements. Mais Dieu donne le pouvoir à qui il veut. I.B.K a gagné, c’est bien. C’est la volonté de Dieu. », a dit en peul, un vieillard qui aurait voté Soumaila Cissé au premier tour, et reporté son vote sur I.B.K au second tour.

 

Il est vrai qu’à Bamako, au fort du processus électoral, les rumeurs attribuaient aux électeurs des deux camps une volonté d’en découdre. Le pire, le sang avait été promis. Mais la suite des évènements a donné tort à bien des Cassandres. Les esprits ont fini par se calmer. En tous les cas, un affrontement entre Maliens n’allait rien arranger, ni personne, mais plutôt, conduirait le pays tout droit à un cataclysme. Ce qui serait de trop pour un pays déjà bien secoué.

 

Ahmadou Touré est à Mopti depuis bientôt 2 ans. Il est tailleur.

« A Mopti, il ne fait pas bon vivre. Sauf si tu as de l’argent. La vie est chère, et en plus, il n’y a pas de travail. Tout le monde se retrouve sous le dénominateur commun: la pauvreté. », m’a-t-il confié avant d’ajouter qu’il « aurait aimé voir Soumaila Cissé à la tête du pays. »

C’est là un souhait qui n’est pas anodin, car Ahmadou est de la commune de Banekani où Soumaila Cissé aurait passé une partie de son enfance.
La région de Mopti a aussi subi les conséquences de la guerre contre les terro-djihadistes. Surtout le jour où la ville de Konna a été le théâtre d’un affrontement entre les terro-djihadistes et l’armée malienne aidée par l’intervention des soldats de l’armée bleu blanc rouge. L’opération Serval venait d’être lancée.

« Au marché, le kilo de la viande fait 2500fcfa. On n’a l’électricité que de 18h à 06h du matin. Il y a coupure pendant toute la journée. Dernièrement, on parlait de tout cela sur les antennes de la Radio Bani, dans « C’est pas normal », une émission qui bénéficie d’une grande audience, ils dénonçaient aussi bien le comportement des populations que celui des autorités. », a-t-il expliqué.

Ahmadou a vécu les premières heures de l’irruption des islamistes dans la région de Tombouctou, ce qui l’a même poussé sur le chemin de la migration. Il se souvient :

« C’était un jour de foire, à Tonka (Cercle de Nianfunké, Tombouctou). Les islamistes ont surpris tout le monde. Au marché, ce fut un désordre indescriptible. Chacun cherchait où donner de la tête. A cet instant, il était impossible de trouver quelque chose à acheter, même pas de l’eau. Ils étaient là, les islamistes. Parmi eux, il y avait des jeunes ayant le même âge que moi, arborant une kalachnikov, distribuant des ordres à exécuter. Lorsque j’ai pu regagner mon village (Banekani), ma mère m’a ordonné de partir, de quitter la région. Pour nos parents, c’en était fini du Nord du pays. Ils encourageaient les jeunes à partir, à les abandonner entre les mains de ces faussaires de foi. Nous étions beaucoup à quitter le village, le même jour, pour des destinations inconnues. »

C’est la nuit. Après la ville de Konna, notre chauffeur a estimé qu’il était difficile de rouler de nuit, pas de route dans une zone dangereuse. Nous avons donc passé la nuit à Bourbé. Ahmadou me racontait tout cela dans un état mi-figue mi-raisin: ni triste ni content. Il se laissait aller à la confidence. La nuit avançait. Autour du thé, on parlait du Nord, du Mali, des élections, de tout et de rien.

Lundi. Bourbé. Réveil difficile, surtout qu’il fait froid. Les passagers se sont réveillés les uns après les autres. Il est l’heure de partir. De continuer notre chemin. Quelques kilomètres après Bourbé, la voiture quitte la route goudronnée pour traverser la forêt. En cette période de saison pluvieuse, le sol est impraticable. Les rivières abondent, débordent parfois. La voiture se bloque souvent dans les étendues de sable et les flaques d’eau. Oui, c’est à cela que ressemble cette partie du Nord du pays : des immensités dont les arbres (les épines, pour la plupart), les herbes, les dunes de sables, les tertres et les eaux s’en disputent le contrôle. C’est comme cela, après plus de 50 ans d’indépendance et plus de 20 ans de démocratie. Mais, pour autant, ni les peulhs (dont je fais partie), ni les sonrhaïs, qui sont majoritaires dans cette partie du pays, n’ont jamais pensé à prendre les armes pour suivre le chemin du marigot séparatiste, raciste et « gangstériste ». Ils savent mieux que personne « qu’il n’y a rien au Nord », qu’ils sont laissés pour compte. Ils le savent, le disent, mais n’en ont jamais fait un problème. Cela ne veut pas dire malgré tout qu’ils somnolent dans leur misère.

A N’Gouma. Un autre bourg. Il est 9 heures. Je n’ai pu faire mystère de ma surprise à la vue des constructions en ciment, des jeunes sur des motos Djakarta ou Sanili. Des cars garés, des charrettes et des ateliers de couture.

Ankora. Je suis enfin arrivé à destination. Un soleil de plomb. Les arbres sont rares, le sable brûlant. A dos de chameau, d’âne, des villageois se dirigent vers Gounambougou. D’autres s’adonnent à des travaux d’irrigation.

C’est le soir. Le soleil s’apprête à disparaitre derrière les montagnes. Le couchant embrase l’horizon. Le calme des lieux est troublé par le gazouillement des oiseaux. Au bord du fleuve, je surprends un de mes grands-pères, Samba, en train d’invoquer Dieu qui, seul, a le pouvoir de « donner la pluie ».

« Pour vous, les Bamakois, nous, les Nordiste, nous sommes paresseux, nous n’aimons pas travailler. Alors que ce n’est pas ça ! C’est parce qu’il pleut moins ici. Tu vois, la terre est sèche et, tout récemment encore, nous vivions sous la coupe réglée des islamistes », m’a-t-il dit.

Ankora, à la tombée de la nuit (photo; Boubacar)

Ankora, à la tombée de la nuit (photo; Boubacar)

Dans ce village, comme dans beaucoup d’autres du Nord du pays, le problème de développement est un dossier qui n’a toujours pas reçu les réponses adéquates. Mais il y a un autre problème, qui est une condition absolue du développement : l’éducation. En effet, dans nombre de ces villages, les mentalités n’ont pas encore changé, l’hostilité vis-à-vis de l’école française n’a toujours pas désarmé. Il y a une décennie, j’étais petit à l’époque, mon père m’a raconté comment sa famille l’a empêché d’étudier. La méthode, qui est toujours de mise, aujourd’hui, est simple : Un bœuf et une somme faramineuse donnés au commandant, qui représente l’autorité de l’Etat. Un bœuf et de l’argent pour éviter à son enfant d’aller à l’école française. Même à la rentrée scolaire prochaine, dans les villages, où les chefs coutumiers auront été informés du nombre d’enfants en âge d’aller à l’école, et la liste de leurs noms, les directeurs et les commandants se verront proposer bœufs, chèvres, moutons et argent. Il arrive même que les parents cotisent pour y faire face. On préfère laisser l’enfant suivre le bétail dans la forêt que de le voir sur les bancs. Et c’est pire pour les fillettes.

Cela fait trois jours qu’il n’a pas plu. Le soleil brûle avec une telle ardeur que les paysans s’en retournent à la maison à midi sonnant. Le village de Ankora relève de la commune de Banekani (cercle de Niafounké, région de Tombouctou).

« Nous payons les impôts régulièrement. Mais toi-même, tu as vu, il n’y a ni école, ni dispensaire, encore moins une route. Pour que nos enfants étudient, il faut qu’ils aillent à Saké (un autre village, majoritairement peul), ce qui n’est pas évident. Il n’y a rien ici. Ce ne sont que des immensités laissées à elles mêmes. Aucun risque d’embouteillage… », s’est désolé mon oncle, Hamiri Bokar, chef du village de Ankora.

 

Le village de Wo est à quelques kilomètres de Ankora. J’y ai suivi ma grand-mère paternelle, venue à Ankora pour le décès d’un cousin. Sur le chemin, j’ai rencontré une femme bozo, une autre ethnie du Mali.

 

« Modibo Keïta partait en voyage à Kouakrou. Dans notre village, nous l’avons accueilli avec des tam-tams, des danses et des chants. A l’époque, j’avais les seins pointus. Modibo nous a ordonné de tout arrêter pour bien l’écouter. Il a promis qu’à son retour, il ferait égorger toutes les vieilles personnes chenues, et que même un bébé ayant les cheveux blancs ne serait pas épargné. Un homme l’a défié et lui a dit qu’il sait qu’il va partir mais ne sait pas s’il va retourner. Modibo a dit ça en françai,s et en bamanan. Le silence régnait sur la foule. Et Modibo n’est pas retourné, car il a été arrêté et déchu du pouvoir. Quand on a appris la nouvelle, on a dansé, chanté. Nous criions : A bas Modibo ! Vive Moussa ! Raconte ça où tu veux et n’oublie pas d’ajouter que c’est moi, la vieille femme bozo, qui te l’ait dit. », m’a-t-elle raconté sur un ton on ne peut plus grave.

Le problème est que c’est là une histoire qui relève plus de l’anecdote que de la vérité. Ce n’était pas la première fois que j’en entendais parler. Mais elle est d’une authenticité douteuse.

Après  plusieurs heures de marche sur les entendues de sable, je suis arrivé à Wo, en compagnie de ma grand-mère et de ma cousine Nènè.
Nous sommes vendredi. Un grand vent de sable se lève et débouche sur une pluie qui n’a pas duré. Une amie de ma grand-mère m’a demandé s’il pleuvait à Bamako. J’ai répondu par l’affirmative.

« Cela fait longtemps qu’il n’a pas plu. Les récoltes vont mal. Il n’y a même plus de nourriture, les enfants se promènent de famille en famille pour trouver de quoi se mettre sous la dent. », a-t-elle dit.

Un jeune du village, venu me saluer, me tint un tout autre discours :

« Il pleut moins parce que le sang a trop coulé au Nord. Surtout avec la guerre… »

Boubacar Sangaré, De retour de Niafounké (Tombouctou)