Je « rappe », donc je suis…(Quatrième et dernière partie)

Diam's, credit: lepoint.fr

Diam’s, credit: lepoint.fr

Dans le bistro, il y avait foule.

– Je suis de cet avis, dit Assanatou qui venait de rentrer, gagnée par la tristesse. Ceux qui sont aux affaires sont pareils à une drogue dure.
Elle avait le visage cent pour cent défait. C’était la nuit, le ciel était stellaire. La lune, majestueuse et resplendissante, dominait l’obscurité.

Dans le bistro le calme était profond. Gaspi et Assanatou s’installèrent à une table, au fond de la salle, comme pour observer une distance avec le vacarme qui s’élevait dans le cercle des artistes.

– Ta situation n’est pas plus enviable que celle de ces artistes. Je me trompe ? », demanda Gaspi.
Assanatou leva sur lui un regard troublé, avant d’oser avouer.

– Oui, t’as pas tort ! Mon combat, c’est d’abord dans ma famille où une fille qui veut faire du rap est logée à la même enseigne que quelqu’un qui commet un crime de lèse-majesté. Tout ce que je veux, c’est faire du rap. Je ne demande pas autre chose.

– Tu ne piges toujours rien ! Ici, les mentalités n’ont pas bougé d’un iota. A la télé, dans le discours des officiels, on vous vend, à vous les femmes, le rêve de l’émancipation. Vous êtes émancipées pendant le temps d’un discours, et après on vous cuit à l’étouffée.

– Quelle hypocrisie ! Tu sais quoi, ça me rend dingue de penser que toutes ces femmes, qui se veulent activistes de notre cause, sont celles-là mêmes qui acceptent de se faire battre par leur mari, d’être empêchées de travailler, de s’habiller comme bon leur semble. Ce ne sont que des avocates de second ordre.

– Tu n’y peux rien Assanatou ! Parce que c’est comme ça. C’est désolant à dire, mais c’est comme ça. Les femmes qui acceptent d’être battues encore sont aussi imbéciles que les hommes qui digèrent mal le fait que leur femme travaille.
Assanatou avait maintenant la tête en feu. Elle mordillait le bout de ses lèvres, fixait son verre plein à déborder de jus qu’elle portait par intermittence à sa bouche.

Puis, elle lança :

– En tout cas, moi je ne me laisserai pas faire. Que mon père vive ou meurt, je ferai du rap. La vie, ce n’est qu’une question de logique. Il suffit d’en avoir une, et d’y rester fidèle. Et ça va marcher. Je vais faire du rap et ça va marcher. Je sais qu’on dira que j’ai choisi d’être quelqu’un qui ne sera jamais rien, sinon une nase, une ratée. Mais je n’en ai rien à ficher. Qu’on ne compte pas sur moi pour grossir le rang de ces femmes esclaves. Je suis loin d’en être une, ou je n’ai pas bonne mine pour en être une. Je vais briser le carcan de ces considérations erronées. Je Rappe, donc je suis !

La décision de Assanatou était arrêtée. Chercher à la dissuader serait une perte de temps.

Mali : quand le rap explose et dérape…

Tata pound: Dixon, Ramsès, Djo Dama photo:  http://rap2lacitedesdieux99.skyrock.com/2346568199-BIOGRAPHIE-DE-TATA-POUND-ACTUALISEE.html

Tata pound: Dixon, Ramsès, Djo Dama photo: http://rap2lacitedesdieux99.skyrock.com/2346568199-BIOGRAPHIE-DE-TATA-POUND-ACTUALISEE.html

Nous sommes en mars 2006. Le trio du groupe de rap Tata Pound, Ramsès, Dixon et Djo Dama, s’apprête à disséminer sur le marché son nouvel opus La « Révolution » . Mais, déjà, le premier tube de l’album, « Monsieur le maire », fait un tabac dans les rues de Bamako, bien qu’il ait été frappé par la censure et interdit de passer à l’ORTM. Le titre dérange, le trio y dénonce sans ménagement la cupidité de certains maires qui, à peine élus, se spécialisent dans la vente illicite et la distribution effrénée de terrains, jetant aux oubliettes les promesses faites aux électeurs. Dans le même registre de la dénonciation, le second titre «Yelèma (le changement)» parle de la vente des sociétés d’Etat, la privatisation de la Régie des chemins de fer, le bradage de l’énergie du Mali, la crise du football malien, l’emploi des jeunes, la santé… Ces deux chansons s’écoutaient à tout bout de champ dans les rues, on s’accordait à dire que les textes portaient un germe de dynamite. Le pouvoir d’ATT était sur la sellette, le groupe ne cessait de recevoir des menaces. Les rappeurs décidèrent alors de tenir une conférence de presse au cours de laquelle ils avaient alerté Amnesty International. Le régime les accusait d’être manipulés ; ils craignaient pour leur vie.

Cet album a marqué un tournant dans le microcosme du rap malien, avec l’engagement qui respire dans les textes, les paroles travaillées. Les jeunes rappeurs de Tata Pound, à l’époque comme toujours, revendiquaient un rap conscient, engagé, qui s’inspire des conditions de vie du bas peuple. Aussi disent-ils qu’ils ont subi l’influence des rappeurs comme I Am, Tupac Amaru Shakur.

De 2006 à nos jours, l’univers du rap malien a poussé comme un champignon, d’autres rappeurs et groupes de rap sont sortis de terre et semblent avoir donné une nouvelle orientation à cette discipline du Hip Hop. Le rap n’était d’ailleurs pas vu d’un bon œil dans une société où le rappeur était considéré comme un raté, quelqu’un qui ne serait jamais rien, qui faisait honte à sa famille et à tout le monde. Après Tata Pound donc, Zion B, Lassi King Massassi, Yeli Fuzo, Kira Kono (Kati), le paysage du rap a explosé avec l’arrivée de Mylmo, Master Soumi, Fuken, Penzy, qui, plus tard, ont formé le groupe Frère de la rue, et les groupes de rap Ghetto K’fry, Génération RR

Mylmo et la ‘’Tata Poundmania’

 

Mylmo N Sahel Photo: maliweb.org

Mylmo N Sahel Photo: maliweb.org

Comme indiqué plus haut, l’opus « La Révolution » a offert au groupe Tata Pound un moment de gloire, et accru son influence dans les couches défavorisées, surtout chez les jeunes, éclairant le pouvoir du rap, et mettant en sourdine les préjugés qui écornaient son image. L’intérêt des jeunes pour le rap a grossi, au grand dam d’un régime corrompu, bancal et autiste. C’est ainsi que, dans les trois dernières années, un rappeur a marché dans le sillage de Tata PoundMylmo.

En plus des politiques, ce dernier vise la société. Dans ses textes, il évoque le quotidien dur des jeunes qui, n’en pouvant plus des quolibets et des remontrances des parents, prennent le chemin de la migration en jurant de ne revenir qu’avec la richesse en poche. Mylmo N Sahel, comme il aime à s’appeler lui-même, parle de tout cela dans son titre « Bandjougou (c’est le nom d’une personne)» où il pointe la vénalité des parents qui violent le droit d’aînesse – sur lequel repose notre société- en étalant leur préférence pour le cadet lorsque celui-ci est plus riche que son frère.

Par ailleurs, dans « Bidenw (les enfants d’aujourd’hui) », il critique les jeunes avec une ironie douce-amère. Il s’en prend à cette jeunesse qu’il dit dévoyée, une jeunesse devenue experte dans l’art de consommer de l’alcool, qui se livre à la débauche, et se fourvoie dans les dédales de la médiocratie. C’est pourquoi ce rappeur, que tous ou presque tiennent en grande estime, est vu comme « La voix des jeunes » dans un pays où les systèmes éducatif, culturel et sportif se désagrègent, les familles se cassent, la société va à la dérive, le piston est plus important que le droit… On peut donc dire que Mylmo fait partie de ces rappeurs qui ont maintenu allumée la flamme d’un rap conscient, éloigné de la prise de bec artistique qui fleurissait sous d’autres latitudes.

Mais le microcosme du rap malien ne va pas lui aussi tarder à avoir ses « Tupac versus Biggie Smalls », ses « Booba VS Sinik ». Le clash, cette modalité du rap, a fait son irruption, et accaparé l’attention du public pour le plus grand bonheur du showbiz malien. C’est un fait, les groupes Ghetto Kafri, Génération RR … ont conduit le clash au Mali, à son apogée. Ils en sont même arrivés à s’affronter dans le clash underground (qui se déroule en direct, les rappeurs s’attaquent en improvisation). De fait, dans le clash, un rappeur prend à partie un autre ou plusieurs rappeurs qui, à leur tour, répondent dans un autre titre. C’est le phénomène auquel nous assistons, effarés et choqués, depuis quelques mois. Des clashes qui dominent la sphère du rap malien, le plus souvent de niveau série B, avec des textes crus et des paroles vulgaires. Les insultes dépassent souvent leur propre personne pour « s’engouffrer dans le pagne de leurs mères », celles-là mêmes qui leur ont donné le jour. Autant dire que c’est un rap qui perd la boule, déraille…

Réplique du duel « Tupac versus Notorious B.I.G », le rap dérape…

« Je ne dis pas que je vais changer le monde, mais je vous garantis que je vais susciter le cerveau qui va changer le monde », a confié Tupac Amaru Shakur (printemps 1996) au magazine Détails. Né à New York en 1971, ce rappeur, poète, activiste et acteur, est mort assassiné le 13 septembre 1996 à Las Vegas. La plupart de ses chansons s’inspiraient de la violence et de la misère dans les ghettos, du racisme et des conflits avec d’autres rappeurs. Il a marqué les esprits par son charisme, son « flow » et ses paroles. Depuis Tupac, la rivalité entre rappeurs, voire producteurs, existent. La rivalité qui a fait le plus de bruit dans le monde du rap est celle ayant opposé Tupac Amaru Shakur à Biggie Smalls, et qui s’est achevée dans un bain de sang. En effet, en 1996, Tupac enregistre Hit’Em up où il déclarait avoir eu des relations sexuelles avec Faith Evan, l’épouse de B.I.G.

En 2001, aux Etats-Unis encore, Jay-Z dans le titre « Takeover » dit qu’il avait couché avec la femme de Nas.

Les clashes qui enflamment l’univers du rap malien actuellement vont au-delà de ces obscénités. Ce sont souvent des paroles qui blessent la pudeur. La plus rude de cette rivalité est celle qui oppose Gaspi, Iba One, Sniper au rappeur Tal B. Il faut relever que Tal B et Iba One ont participé au rayonnement du groupe Génération RR, divisé au final. Proches, hier, en froid aujourd’hui. La toile de fond du conflit ne serait autre que le titre « La Paix » qu’ils devaient chanter ensemble, mais Tal B n’y a plus participé.

Dans son titre « Awo O Keledo », Tal B attaque Iba One :

« Va dire à ton père que sa copine a passé la nuit avec moi. Désormais, appelle-moi Tonton… (Traduction libre) »

Le public est divisé, et a l’attention excitée par ce duel oratoire qui ne fait que commencer. Comme il fallait s’y attendre, IBa One a surgi de son silence en offrant à Tal B et sa mère un morceau pour leur souhaiter « Bonne Fête de Tabaski » (le titre du morceau) :

« … Fils de mendiante, ta mère aurait dû faire de toi un pet. La copine de mon père qui a passé la nuit avec toi n’est autre que ta mère. Si tu passes la nuit avec ta mère, c’est que tu es un baiseur de mère. Un baiseur de mère…. Ta mère a fait trois mariages successifs. Tous les Maliens ont su maintenant que tu es un bâtard. Moi, je suis un fils unique, or toi, les enfants de ta mère ne sont même pas du même père. Il y a des Chinois, des Japonais… Les femmes bénies sont des grandes commerçantes, des grandes teinturières, des bureaucrates. Mais ta mère, elle, passe son temps devant sa table où elle vend de la salade… (Traduction libre)»

Et comme si cela ne suffisait pas, Sniper (Saïbou Coulibaly, son vrai nom) enregistre son titre « Bombe nucléaire » où il assène une sorte de coup de grâce à Tal B :

« Dis à ta mère de cesser de vendre de la salade. Qu’elle vienne pour que le chien de Gaspi la baise et lui donne de l’argent. (Traduction libre) »

Ce sont là des clashes que ne veulent pas entendre des passants dans la rue. Ils se bouchent les oreilles. Des clashes qui sont à deux doigts d’être une cicatrice sur la face du rap malien. C’est vraiment à désespérer d’une jeunesse dont les vrais combats sont ailleurs. Le rap malien n’a ni besoin d’un clash de niveau bac à sable, ni d’un rappeur dont le seul truc consiste à proférer des insanités. Il est donc raisonnable que ces rappeurs se ressaisissent. Il y va de l’intérêt de tous.

Boubacar Sangaré