Mali: la preuve par Iba Montana !

 

Iba Montana, Photo: Bamadacity

Qui est Iba Montana, le jeune rappeur qui a débord soulevé des passions avant que celles-ci ne retombent très vite, comme d’habitude, il y a quelques semaines ? Dans les cris d’orfraie poussés par bon nombre de gazettes locales, on apprend que ce jeune rappeur de 22 ans a tourné des clips dans lesquels apparaissent machettes, couteaux et des adolescents fumant du cannabis. Et que par effet de mimétisme, des images circulant sur les réseaux montrent des adolescents exhiber couteaux et machettes tout en se réclamant du rappeur.

Le formidable brouhaha médiatique qui a cloué au pilori le jeune rappeur et le crêpage de tignasses entre ses fans et nombre de « gardiens de la morale » ont amené le maire de la commune IV, Adama Bérété, à mettre le holà en frappant d’interdiction le tournage des clips du rappeur. Mais la vérité abyssale, c’est qu’on s’est encore une fois éloigné les uns et les autres de l’essentiel, des vraies questions à poser concernant un vrai problème. On reste cloué de colère en constatant que la levée de boucliers indignée contre les clips du rappeur a étouffé les voix, jeunes, qui envoient pourtant un message chargé de gravité à la société.

 

Reprenons par le début. D’abord, le chroniqueur, féru de rap, ne lutte pas contre l’impulsion de dire qu’il n’a pas aimé le flow du jeune rappeur, pas plus qu’il n’a trouvé d’intérêt à écouter ses textes qui, qu’on le veuille ou pas, en disent long sur l’état actuel, le contexte du microcosme du rap au Mali. C’est à dire que, loin du rap engagé, conscient et ludique des anciennes générations, les jeunes ne voulant pas s’aligner sur ceux qui les ont précédés offrent aux fanas de rap des textes dégoulinant de vulgarité, d’insultes et d’obscénités qui choquent la pudeur dans une société conservatrice. Avez-vous entendu ces voix, celle d’Iba Montana et des adolescents en train de l’imiter ? Les avez-vous entendues en train de pointer vers nous, la société, un doigt accusateur ? Le jeune rappeur a parlé, ailleurs chez Les Observateurs de France 24, et ce qu’il a dit est tout sauf anodin.

 

Il confie son intérêt, lui qui est délinquant ou l’a été, pour la question de la délinquance des jeunes dans les quartiers, les ghettos où, selon la formule rendue célèbre par Thomas Hobbes, « Homo homini hupus est » (l’homme est un loup pour l’homme). Ce que veut dire Iba Montana, c’est que nous logeons dans les murs de nos quartiers beaucoup de malfaiteurs, qui se promènent avec machettes, couteaux, pistolets de fabrication artisanale, et qui braquent des motocyclistes, dévalisent des boutiques, des maisons.

Faisons simple : les machettes, couteaux dans les clips sont un phénomène auquel on ne s’attendait pas, mais qui relance de plus belle le débat sur ce qu’on appelle la poussée ou la crise de la jeunesse devenue, aux yeux de beaucoup d’experts, un problème de sécurité qui est d’actualité. Pourquoi ?

 

Dans une analyse qui date de 2011, l’experte nigériane Ecoma Alaga explique que cette crise de la jeunesse « est considérée comme la crise de l’Etat et de son impact sur les jeunes par rapport à la mal gouvernance et à la corruption qui entravent leur accès à l’éducation, aux soins de santé, à l’emploi (…) ». Encore plus important, cette crise amène aussi les jeunes à s’impliquer dans la guerre des gangs, la criminalité, les conflits violents.

Ce qui vient d’être dit peut avoir l’effet d’une décharge soudaine donnée à la tension des nerfs provoquée par Iba Montana et ses clips. Mais, encore une fois, ce jeune rappeur est la preuve que nous ne sommes toujours pas prêts à affronter frontalement les vrais problèmes, qu’on préfère déplacer et qui finiront par avoir un effet boomerang. Le temps n’est plus à cette manie de donner à ses désastres la pureté de la surprise, du rejet, de la désapprobation. Nous gagnerons beaucoup à sortir des sables mouvants des réactions par réflexe pavlovien.

Boubacar Sangaré

Mali: la femme, souffre-douleur et miroir d’une régression

 

Photo: Malijet.com

Photo: Malijet.com

En deux ans, deux femmes tuées. Par leur mari, dans une violence aveuglante qui a sonné le réveil pour une société couchée pendant des siècles sur des tares, des débilités sur lesquelles elle a toujours fermé les yeux, dont elle a toujours fait une barrière à ne pas franchir, dans lesquelles elle s’est enfermée à double tour. Deux femmes qui ont déjà six pieds sous terre, assassinées, par des hommes frustes qui semblent dire que « tous ceux qui ne répondent pas à leurs critères ne sont pas des humains », et donc ne méritent pas d’être. Et depuis, aux vraies questions, d’aucuns semblent avoir fait le choix du contresens, du cynisme de savoir « pourquoi il l’a tuée », comme si cela avait une quelconque valeur face à ce qui n’est autre qu’une catastrophe exemplaire. On reste interdit que jusqu’ici, personne n’ait placé le curseur sur le vrai problème que tout cela pose : notre rapport à la femme.

Cette violence qui s’abat sur les femmes comme des faucons fous qui foncent sur leurs  proies, est significative de l’état de notre société, où le rapport à la femme reste un sujet tabou, qu’on préfère ne pas aborder. Parce que, pendant longtemps, nous sommes restés claustrés dans le carcan des considérations erronées qui tirent leur source d’une culture qui considère la femme comme inférieure à l’homme. Ainsi, avec des mentalités misogynes et le conservatisme, ces hommes ont confondu leur statue d’autorité, de chef de famille, leur supériorité déléguée par la tradition, à l’autoritarisme, à l’usage de la force, à la violence. Des moyens pour la recadrer, elle qui est « faible », sans voix, sans pouvoirs. L’école et la démocratie n’ont rien changé à cela, d’ailleurs « la morale n’a rien à voir avec l’instruction. » Et il ne fait aucun doute qu’ici les mentalités n’ont pas bougé d’un iota. A la télé, dans les discours, on leur vend, aux femmes, le rêve de l’émancipation, alors qu’elles ne sont émancipées que pendant le temps d’un discours, et après, on les cuit à l’étouffée. Tout cela parce que la modernité, l’émancipation sont des mots très, très difficiles à cerner par cette société foncièrement phallocratique. Où la femme appartient  à l’homme, qui en est jaloux, veut la posséder, domestiquer. Il l’insulte, la bat, la répudie. Elle ne s’appartient pas. Elle subit une domination totale, au point que, pour reprendre Salimata Togora  « l’adultère des femmes est impardonnable mais celui des hommes est bien excusable… ». Mais ce qui vient rajouter à cette colère et à ce qui ressemble à un mépris de la femme, c’est l’absence de loi pour la protéger contre « les violences du verbe et de l’acte » masculins.

 

Pour qui s’intéresse aux œuvres romanesques maliennes, il est clair que cette violence n’a rien de surprenant. Dans ces livres qui diffusent une parole libre abondent les violences conjugales qui montrent à quel point nous avons du mal à fermer la fenêtre d’hier sur la question de la femme, pour ouvrir celle d’aujourd’hui. On peut citer Fils du chaos de Moussa Konaté. Mais ce qu’on y apprend de plus intéressant, c’est que la dynamique émancipatrice, c’est-à-dire la cause des femmes, ne pèse pas lourde dans la balance des occupations quotidiennes. Encore plus important, c’est que les leaders politiques donnent l’impression de s’en laver les mains, sinon comment expliquer qu’encore aujourd’hui les cadres de leurs partis restent les hommes en majorité.

Alors, qui, pour sauver les femmes ? Il est difficile de s’attendre à l’émergence d’un mouvement féministe pour se frotter au phallocentrisme qui fonctionne à plein régime dans cette société. Cette donne sociale, ce rapport de force- le pouvoir du mari sur la femme- est une réalité d’avec laquelle il sera très difficile de rompre. Tant que dans les familles, l’on continuera à inculquer dans l’esprit des garçons qu’ils sont supérieurs aux filles, tant que la question de l’émancipation sera un marketing pour plaire à la communauté internationale. Et, Ibrahima Ly a résumé la situation d’une façon qui donne froid dans le dos :

« Notre société fait des femmes de véritables otages. Chez nous, le succès de l’enfant dépend non pas de son intelligence et de son habileté, de sa persévérance dans l’effort et de son courage, mais uniquement de la capacité de résignation de sa mère, de la passivité de celle-ci face aux insultes du père, des coépouses, des belles-sœurs. La résignation est la clé de voûte de note société… »

Boubacar Sangaré