Mali, tout le monde veut partir

crédit, https://www.google.com/url?sa=i&rct=j&q=&esrc=s&source=images&cd=&cad=rja&uact=8&ved=0CAYQjB1qFQoTCJWpwd78-McCFUcyPgoddj8BTw&url=http%3A%2F%2Ftexte-amour-passion.skyrock.com%2F3203201903-Partir-loin.html&bvm=bv.102537793,d.cWw&psig=AFQjCNHaFzp4xc6KNA9mhU7Rqy3-eqFz4A&ust=1442404203509771

Jeudi 10 septembre. C’est l’heure, il faut partir. Partir, malgré une sœur qui a du mal à contenir ses larmes à l’idée qu’elle va, pour la première fois, passer plusieurs mois sans me voir. Malgré ses regards, tristes et angoissés, d’enfants qui me fixent pendant un moment comme pour me designer coupable. Coupable de les abandonner. Coupable de partir. J’en viens à me demander si je ne fuyais pas plutôt, parce que lassé de ce pays qui commence à sentir la gangrène, qui a l’air d’un grand corps malade. Mais mon optimisme n’est pourtant pas entamé. Je reste convaincu que ce pays changera, que beaucoup de choses ont changé ailleurs, dans d’autres pays, et qu’il n’y a aucune raison, mais vraiment aucune, qu’elles ne changent pas ici. Tout de même, je pars.

Je ne pars pas pour partir, autant le dire tout de suite, mais pour me changer les idées, explorer d’autres horizons, affronter d’autres réalités. Ici, rester, se battre pour ce qu’on aime, veut, c’est vouloir survivre. C’est vouloir vivre au jour le jour. Ici, on ne vit pas, on survit. Ici, pour reprendre John Jerry Rawlings, on travaille « affamé en se demandant quand et d’où viendra le prochain repas. »

Le sommeil est difficile, parce que les soucis sont lourds à porter. Le drame, c’est qu’il n’y a personne à qui se confier. Partout, ou presque, c’est toujours la même rengaine : ça ne va pas. Ou, autrement dit, ça ne va que pour cette « infime minorité de gloutons. » Partout, c’est la débrouille. La mal vie. La mal bouffe. La misère. Et, au final, la maladie qui vous ronge. Et la mort finit par vous « manger ». C’est comme si on vivait pour rien, comme si on ne signifiait rien, comme si on n’était rien. Rien, pas même des notes de bas de page.

Dans le vol AF 3873 qui nous amène à Paris, je réfléchissais comme jamais je n’avais réfléchis. Pour la première fois, je partais loin, très loin, des miens. J’ai peur pour moi et pour eux aussi. Il y a aussi la peur de l’inconnu. Mais je me console en disant que je finirais par m’habituer, m’intégrer. Dans l’avion, me viennent en mémoire les réactions des amis, parents, collègues…reçues quand je leur ai annoncé mon départ.

« Hormis les vacances, il ne faut plus revenir dans ce pays cruel et infernal. », m’écrit un camarade étudiant, ignorant que je pars pour quelques temps seulement. J’ai été désolé en lisant son message et une vérité, quoi qu’oppressante, est apparue : ici, tout le monde, les jeunes surtout, veut partir. Ils voient dans le départ l’espoir d’une vie meilleure, réussie et pleine de bonheur. Ils voient dans le départ une sorte de délivrance, comme celle que ressent une femme en couches. Partir.

Pour eux, rester, c’est choisir d’être quelqu’un qui ne serait jamais rien. Ils te conseillent de faire tout pour ne pas revenir. « Tu vois toi-même le pays, disent-ils. Tu sais déjà ce qui se passe. Le mort ne sait pas ce qui l’attend dans la tombe, mais il sait ce qu’il a quitté. » Tout le monde veut fuir, comme si en restant, on était voué à l’échec, à l’oubli, à la misère.

J’essaye de trouver une explication. Me vient alors à l’esprit le souvenir d’un débat auquel j’ai participé à la radio Studio Tamani à Bamako. Parmi les sujets que nous devions commenter-nous étions trois journalistes-, il y avait le drame de l’immigration. Le journaliste m’a posé la question :

« Est-ce que le pays fait assez pour retenir les jeunes ? »

Je ne dirai pas que c’est une question à la con, mais je crois que la réponse ne se cherche pas. J’ai répondu que, dans un pays où les élites de la haute administration ne pensent qu’à s’enrichir illicitement, il faut s’attendre à ce que les jeunes partent. Pourquoi vont-ils rester ? Pas d’emploi pour eux, horizon bouché, rêve de vie meilleure brisé.

Boubacar Sangaré

Carnet de voyage: une journée à Koulikoro

Koulikoro, aujourd’hui, semble faire figure d’une ville fantôme. Ce n’est pas donner une opinion fantasque que de le dire. Seul le vrombissement du moteur des voitures symbolisant la modernité et d’une marque de moto qui fait un tabac en capitale (Bamako) _ il s’agit de la moto Djakarta_, indique à l’étranger qu’il foule le sol d’une ville, qui pourtant, a été aussi naguère un véritable épicentre de l’activité industrielle d’un pays qui a pour nom Mali.

Parlant d’activité industrielle à Koulikoro, on éprouve une douleur, dure à souffrir, en pensant à l’Huilerie cotonnière du Mali (HUICOMA), qui a aujourd’hui fermé ses portes. La première personne à qui je me suis adressé, plus par curiosité, est un vieillard chenu, qui a la cinquantaine bien entamée ; il est né et a grandi dans la ville. Un koulikorois. « Depuis qu’HUICOMA a fermé ses portes, la vie est difficile. Il n’y a plus de travail. La ville n’est plus aussi remplie qu’avant. Les seules activités qui font gagner sont l’exploitation du sable, du gravier et la pêche. », m’a-t-il expliqué sur un ton qui en dit long sur la tristesse dont il était rempli. A l’entendre, on comprend sans grand mal que Koulikoro, c’est aussi une ville qui est économiquement voire socialement en panne. Un choc. Quelques minutes passent et je lui pose une autre question sur la fréquence des accidents de la route qui relie Koulikoro à Bamako. « Les accidents, dit-il, sont fréquents. C’est surtout entre les camions à benne et les motocyclistes. » Cela ne doit en rien prêter à l’étonnement, d’autant que sur cette route, le nombre de camions à benne que l’on croise, dame le pion à n’importe quel autre véhicule. Il faut s’armer de vigilance. Ce vieillard, disons-le, est le digne représentant d’une génération qui sait qu’elle a désormais tout derrière elle. Une génération qui ne parle plus d’avenir, mais qui sait si bien entretenir la jeunesse du film d’un passé qu’elle garde encore et encore.

Mais toute cette atmosphère de tristesse s’efface tout d’un coup quand je vous annonce que ce même jour, à Koulikoro, un ami politicien, au sens noble du mot, pour ne pas dire un camarade de lutte, convolait en justes noces. De son nom Mahamane Mariko, il a été, par le passé, le secrétaire général du bureau de coordination de l’Association des Elèves et Etudiants du Mali (AEEM) et demeure aujourd’hui à la tête du mouvement cadre de réflexion et d’actions des jeunes (CRAJ). C’est pourquoi, à l’hôtel de ville de Koulikoro, ces anciennes têtes brulées de l’AEEM n’ont pas boudé leur plaisir : ils ont fait répéter à la mariée ce discours propre à l’époque Sankarienne (Sankara), devenu l’apanage de l’AEEM. En voici un extrait : « Oser lutter, c’est oser vaincre. Les traîtres.  A bas les dirigeants dirigés ! A bas les démagogues ! A bas les hommes demoiselles (sic) ! A bas … ! » En guise de mot d’ordre, la mariée a décrété 72 heures de grève. Nom de Dieu ! Ensuite est venu le temps d’un cortège de voitures qui accompagne les mariés pour saluer quelques parents.

En ce moment, le soleil telle une vieille femme qui tombe de fatigue après une journée de marche, s’estompe. La nuit déploie ses ailes et survole Koulikoro. L’attention littéralement absorbée par le cortège, deux badauds n’ont pu se défendre de s’écrier : « c’est sûrement le cortège de quelqu’un qui a le bras long ; seul le pauvre passe inaperçu. » Mentalité si banale, prégnante dans les conversations quotidiennes, où la richesse est encore aux prises avec la pauvreté. Deux autres frères siamois. Ils sont en perpétuelle lutte.

Oui, Koulikoro est une ville qui a un chemin de retour. Pour ne pas dire autre chose, on retourne comme on va. Sauf qu’à Tienfala (un bourg), on est frappé par un constat : les vendeuses d’oranges savent si bien superposer les fruits dans une petite tasse, qu’on est persuadés qu’elles sont sorties tout droit d’une école de marketing. Je mets ma main au feu qu’à Tienfala, il n’y a que des orangers… Dans la voiture, ça discute, parlotte, et ça commence à débiter des mots durs contre MUJAO, AQMI, Ansardine, MNLA. Deux professeurs de philosophie agitent aussi les idées sur la politique, sur Machiavel et son ‘’ le petit prince’’ que tout homme d’Etat doit avoir lu. L’un pense que la politique, par essence, est machiavélique. L’autre n’est pas d’accord et trouve que cette définition est incomplète. Je me suis alors mis dans la peau d’un arbitre pour dire que « l’on comprend que pour Machiavel, la fin doit justifier même les pires moyens ! » J’ai tranché. Rires.

Boubacar Sangaré