In memoriam : Gaëtan Mootoo, une voix…

 Gaëtan Mootoo. Une voix. Un lundi matin. Le numéro m’était inconnu, mais la blague avec laquelle il m’a abordé a suffi à me détendre :

« Tu as décliné notre rendez-vous dimanche pour un mariage auquel tu as refusé de nous inviter. Les dimanches à Bamako, c’est les jours de mariage ! ».

Nous sommes partis tous les deux d’un fou rire. Il a décliné son identité et m’a mis dans la confidence d’une mission qu’il était en train de préparer à Gao, dans le nord du Mali. Ce qu’il voulait, c’était une cartographie des groupes armés qui opèrent dans cette ville, toujours engloutie par le feu des attentats.

C’est le souvenir qui s’est imposé à mon esprit quand j’ai appris la nouvelle de son décès, dans un message WhatsApp. Lui aussi est « allé pour ce village qui n’a pas de chemin de retour ».

Il a décidé de partir, loin de cette humanité déshumanisée, qui ressemble de plus en plus au zèbre qui ne porte plus de zébrure et donc doit être appelé autrement. Si j’ai quelque chose d’autre à agrafer à mon témoignage, c’est de dire que Gaëtan nous a éclairés sur les violations des droits humains avec la lampe de la crédibilité et de la vérité, et s’est acquis une renommée sans ombre en restant digne de Cyrus le Grand. Peut-être que c’était pour nous préparer comme un général la bataille à affronter ces temps troublés.

Au Mali, on gardera comme une relique le souvenir d’un juste qui, ces derniers temps, aura fait face au code obstiné du déni de réalité des gouvernants sur les charniers qui ne cessent de se multiplier, des écoles fermées dans le centre renvoyant à la rue des milliers d’enfants privés ainsi d’un droit fondamental. Repose en paix Gaëtan Mootoo !

Bokar Sangaré

Mali: le pays ou la réélection ?

 

IBK de passage à Kalabancoro, au sud-est de Bamako, en 2014.
Photo: Boubacar

Entendu mardi soir sur une radio : un député a dit avec la fierté d’un champion de lutte traditionnelle sénégalaise que la réélection d’Ibrahim Boubacar Keïta, dit  » IBK « , était gravée dans le marbre. Rêve éveillé ou réalité, on attend de voir. En quoi est-ce important ? Simplement parce que la voix qui ânonnait dans la radio a fasciné le chroniqueur partagé entre rire et tristesse à l’idée que c’est désormais le sujet qui fait courir tout le monde, notamment dans les arcanes de la scène politique : la présidentielle.

Il y a désormais ceux qui y croient et ceux n’y croient pas (à la tenue). Et on en parle chaque jour comme s’il s’agissait de défendre un club de football. Mais au-delà de la présidentielle, c’est la réélection d' » IBK  » qui est devenue un ballon de foot politique.

Des ministres prennent le masque serein du  » griot  » pour dire les louanges du président et  » impressionner la masse « . La réélection, c’est ce qui leur plaît et ils ne veulent entendre parler que de ça parce que ça arrange leurs convictions, s’ils en ont. Ceux qui suivent les médias d’État ont droit tous les jours à un matraquage publicitaire qui ne dit pas son nom sans que personne ne se soucie de savoir si cela est  » casher  » ou pas. Des pleines brouettes de flagorneries dégueulasses sont déversées chaque jour dans les colonnes de certains canards serviles.

 

La stratégie est déjà en marche et elle est savamment huilée. Vous avez lu  » L’orgueil du désert  » de Djeneba Fotigui Traoré ? Dans ce roman primé l’année dernière, il se passe la chose suivante : pour faire part de l’affaire-rebelle aux autres citoyens à travers la presse, le président use d’une stratégie. Pour lui,  » tout le monde a le droit de savoir, l’information est capitale pour la survie de la démocratie. Mais pourtant, il faut que le peuple ne sache que ce qu’il doit savoir, le reste, il doit l’ignorer, complètement.  »

Des marches, mêmes pacifiques, sont réprimées, des journalistes arrêtées à leur rédaction comme une bande de frappe, achevant de confirmer tous ou presque dans l’idée que «  Big brother is watching you « . Qu’il se déclare candidat à sa propre succession ou pas, la réélection du président Keïta, qui ne cesse d’essuyer les tirs de barrage de l’opposition, des anciens membres de la majorité présidentielle et d’une partie de la jeunesse, est devenue une obsession : c’est un fait.

Mais, et le pays ? Tous ceux qui ne refusent pas de voir savent qu’il reste toujours aux creux de la vague. Qu’il croule au fond de la crise, car elle est toujours là la crise. Les soldats qui tombent comme des mouches, les mines qui explosent et qui n’épargnent ni civils ni militaires, les assassinats et braquages ne sont rien de moins que son prolongement camouflé.

Et ceux qui ne savent pas doivent le rentrer dans leur crâne une bonne fois pour toute : cette crise n’est pas une de ces crises passagères. Non ! Elle s’attaque à la structure même de l’État, du pays, de la classe dirigeante, des communautés et surtout à la façon dont le système est organisé. Il s’agit de ce système de réseaux de patronages néo-patrimoniaux. C’est aussi à croire que les leçons apprises dans les précédentes crises sont sorties par l’autre oreille.

Peu importe qu’il soit réélu ou pas pour le chroniqueur. Il n’a rien contre IBK qui, a-t-il écrit il y a quelques années,  » est entouré de gens dont les objectifs ne sont pas les siens. Qui ne sont pas prêts à se battre avec lui pour édifier ce pays. Et qui ne veulent que les postes, le pouvoir et les privilèges.  » Il s’agit aujourd’hui plus de sauver un pays que de réélire  » IBK  » dont les partisans semblent toujours en mode frontal, prêts à en découdre. Or, le pays est plus important que la réélection.

Dans un récent entretien qu’il a accordé au chroniqueur pour un média étranger, Ousmane Sy a été on ne peut plus clair : la conquête du pouvoir n’est utile que lorsqu’il y a un pays.

 

Bokar Sangaré

Le Mali est-il récupérable ?

Le soleil matinal est intraitable. Sur terre, des paquets humains s’agitent dans un interminable va-et-vient, chacun courant vers on ne sait quelle urgence. La terre ferme et les chaussures, c’est tout ce qui permet de tenir sur pied, désormais, quand l’espoir a déjà pris la forme d’une chimère. Quartier-Mali est comme tous les quartiers de Bamako. Des élèves sèchent les cours pour créer leur cours dans les rues parce que « l’école ne vaut plus rien, pas même le pet d’une vieille grand-mère », des vendeurs à la sauvette le long de la route, une myriade de petits kiosques qui ont troqué les journaux contre le sandwich, le pain et le chawarma. Une odeur suffocante s’élève des fossés ouverts vers les narines donnant un haut-le-cœur. Les hommes et femmes que l’on croise montrent peu de souci pour ce décor désolant.

Le Mali est-il récupérable ? La question est posée au chroniqueur dans un collège de ce quartier où il était venu parler de son livre Être étudiant au Mali pour sacrifier à un rituel de la rentrée littéraire. Un collégien d’environ 14 ans, qui pose pareille question sous une salve d’applaudissements de ses camarades, donnant de légers frissons dans la région du cœur du chroniqueur, qui a fait celui qu’en revenait pas. Le Mali est-il récupérable ? D’abord, il y a un sous-entendu. La question de la « récupérabilité » du Mali se pose, ce qui suppose qu’il est hors de contrôle, perdu, tombé. Tout se passe comme si le pays était compartimenté : nord, centre, sud et Kidal.

Les assassinats, enlèvements, tirs d’obus, braquages, voitures sautant sur une mine composent désormais la rengaine matinale dans les plusieurs régions, faisant des terres maliennes des cimetières. La quiétude, nous en avons perdu la notion. Trop de gens meurent, les rues pullulent de veuves et d’orphelins, le pays semble frappé de damnation.

Il y aussi cette humiliation d’entendre, de voir les autres répandre des bruits, des commentaires malveillants sur le pays. Mais l’humiliation réside aussi dans le fait qu’on n’arrive pas à s’assumer. S’assumer et accepter de s’entendre dire que les vrais ennemis du Mali sont ses propres rejetons.
Que répondre au collégien sinon que ce pays ne sera que ce qu’on décidera d’en faire ? Qu’on peut le « faire » ou le défaire, sortir nos haches pour le découper en petits morceaux et le jeter aux quatre vents. Qu’on le veuille ou pas, derrière la chute du pays, au fond de la crise se cache notre main à tous mais surtout de dirigeants indignes de confiance et de responsabilité.

Nous avons touché le fond : c’est ce qui est incontestable aujourd’hui et qu’il faut reconnaître plutôt que d’accuser les autres de nous cribler de mensonges, de calomnies. Que dire ? Que faire ? Rien à part redire que beaucoup de choses ont changé ailleurs, dans d’autres pays, dans d’autres continents et rien ne nous empêche de changer notre pays. Rien.

Bokar Sangaré

Mali: révolutionnaires partout, révolution nulle part

Pour les Maliens, il ne suffit plus de se contenter d’ «avoir été» : il s’agit aujourd’hui d’«être».

La nature n’a rien à faire de l’innocence, c’est pourquoi chacun se bat, se défend pour ne pas périr. Il en est ainsi des peuples qui, face à l’arbitraire qui règne et plie les têtes à sa volonté, se lèvent un jour, font front face à l’autorité, se libèrent de la résignation et de l’obéissance, parce qu’ils ont longtemps accumulé les ressentiments, les humiliations à dénoncer. Il y a un quart de siècle, quand le peuple a compris ce qu’il avait vécu, a compris qu’on tirait profit de ses infirmités, qu’on l’avait habillé en mendiant pour exhiber ses plaies à la charité des pays à qui la classe dirigeante tend la sébile, il s’est affirmé, a exprimé sa dignité. Le pays a vu le peuple chasser le dictateur qui en avait chassé un autre. Mais aujourd’hui, ce pan de l’histoire récente est devenu un fond de commerce pour certains, nostalgiques, nombrilistes.

La nostalgie, comme le chroniqueur l’a écrit plusieurs fois dans ces colonnes, est une de nos névroses. Certains acteurs nostalgiques de ce qu’on appelle par la force des choses « la révolution de 1991 » voudraient maintenir le pays dans le même ordre politique, social et économique, dans le système de réseaux de patronage néo-patrimoniaux. Quand ils parlent, ils commettent cette folie de ramener tout à leur époque, à leur personne sans se rendre compte un seul instant qu’ils sont malades à force de ressasser un récit national bucolique, idyllique, qui dit tout de nous sauf ce que nous fûmes.

Cela veut dire que pour les Maliens, il ne suffit plus de se contenter d’«avoir été» : il s’agit aujourd’hui d’«être». Dire cela, l’écrire comme ça peut faire lever pas mal de sourcils. Mais nos nostalgies de l’économie du temps de Kankou Moussa, de tout le bien que dit de nous Ibn Battûta, ont un parfum de médiocrité qui en dit long sur ce que nous sommes devenus. Or notre triste problème aujourd’hui est ailleurs : dans ce pays, un mur de Berlin passe toujours entre les ethnies, les communautés, les politiciens, les hommes d’affaires, la jeunesse à qui il est besoin aujourd’hui de donner un nouveau dictionnaire pour qu’ils apprennent que la patrie est différente de la famille et que sur nos passeports il est écrit Malien et non bamanan, peul, songhoy, tamasheq….

C’est un fait : il y a un tel bouillonnement au sein de la jeunesse qu’il est impossible de réfréner l’envie de dire qu’une révolution est inévitable et qu’elle peut être violente ou non. Partout, des jeunes sont vent debout et réclament de leurs vœux le changement à coups de slogans qu’ils puisent à pleines mains, qui dans un discours de Sankara, qui chez Fidel Castro, qui chez Che Guevara. Ils dénoncent la double société, un pays immobile dans le temps. Ils veulent changer le quotidien, le présent fait de médiocrité. Or, quand les jeunes s’emparent d’un truc, dans ce pays, comme nous l’avons lu dans les récits fondateurs de nos sociétés, il se passe quelque chose. Dans nos quartiers, nos ghettos, les jeunes en ont assez. Ils sont assoiffés de bouleversements et le fétichisme du passé ne les engage plus parce qu’il n’intègre pas le champ de leurs préoccupations. Partout, il n’y a que des révolutionnaires, qui poussent le pays à sortir de l’ordre ancien, qui veulent que les vieux laissent les jeunes naître.

 

Mais la révolution n’arrive pas. Pourquoi ? Tout simplement parce que les Maliens n’aiment pas les Maliens. Parce que le jeune est le pire ennemi du jeune.

 

L’indépendance a-t-elle été un truquage ? La démocratie un mensonge ? Le chroniqueur est sûr d’une chose : la liberté que la démocratie nous a octroyée, du fait de l’usage qu’on en a fait, a été un attentat contre notre progrès. Elle a accouché de mille et un marchands de patience qui continuent de chantonner la même bonne rengaine, celle de la cohésion sociale, de l’unité. Mais sans les bonnes paroles. Ils opposent les jeunes les uns aux autres. Au Mali, il n’y a pas une jeunesse mais des jeunesses. Les objectifs des uns ne sont pas ceux des autres. Tout ce qu’ils veulent tous ou presque, ce sont les postes, les privilèges et le pouvoir. Le pays et la révolution, eux, peuvent encore attendre. Voilà pourquoi on a des révolutionnaires partout, mais nulle part il n’y a de révolution.

Bokar Sangaré

Mali: la preuve par Iba Montana !

 

Iba Montana, Photo: Bamadacity

Qui est Iba Montana, le jeune rappeur qui a débord soulevé des passions avant que celles-ci ne retombent très vite, comme d’habitude, il y a quelques semaines ? Dans les cris d’orfraie poussés par bon nombre de gazettes locales, on apprend que ce jeune rappeur de 22 ans a tourné des clips dans lesquels apparaissent machettes, couteaux et des adolescents fumant du cannabis. Et que par effet de mimétisme, des images circulant sur les réseaux montrent des adolescents exhiber couteaux et machettes tout en se réclamant du rappeur.

Le formidable brouhaha médiatique qui a cloué au pilori le jeune rappeur et le crêpage de tignasses entre ses fans et nombre de « gardiens de la morale » ont amené le maire de la commune IV, Adama Bérété, à mettre le holà en frappant d’interdiction le tournage des clips du rappeur. Mais la vérité abyssale, c’est qu’on s’est encore une fois éloigné les uns et les autres de l’essentiel, des vraies questions à poser concernant un vrai problème. On reste cloué de colère en constatant que la levée de boucliers indignée contre les clips du rappeur a étouffé les voix, jeunes, qui envoient pourtant un message chargé de gravité à la société.

 

Reprenons par le début. D’abord, le chroniqueur, féru de rap, ne lutte pas contre l’impulsion de dire qu’il n’a pas aimé le flow du jeune rappeur, pas plus qu’il n’a trouvé d’intérêt à écouter ses textes qui, qu’on le veuille ou pas, en disent long sur l’état actuel, le contexte du microcosme du rap au Mali. C’est à dire que, loin du rap engagé, conscient et ludique des anciennes générations, les jeunes ne voulant pas s’aligner sur ceux qui les ont précédés offrent aux fanas de rap des textes dégoulinant de vulgarité, d’insultes et d’obscénités qui choquent la pudeur dans une société conservatrice. Avez-vous entendu ces voix, celle d’Iba Montana et des adolescents en train de l’imiter ? Les avez-vous entendues en train de pointer vers nous, la société, un doigt accusateur ? Le jeune rappeur a parlé, ailleurs chez Les Observateurs de France 24, et ce qu’il a dit est tout sauf anodin.

 

Il confie son intérêt, lui qui est délinquant ou l’a été, pour la question de la délinquance des jeunes dans les quartiers, les ghettos où, selon la formule rendue célèbre par Thomas Hobbes, « Homo homini hupus est » (l’homme est un loup pour l’homme). Ce que veut dire Iba Montana, c’est que nous logeons dans les murs de nos quartiers beaucoup de malfaiteurs, qui se promènent avec machettes, couteaux, pistolets de fabrication artisanale, et qui braquent des motocyclistes, dévalisent des boutiques, des maisons.

Faisons simple : les machettes, couteaux dans les clips sont un phénomène auquel on ne s’attendait pas, mais qui relance de plus belle le débat sur ce qu’on appelle la poussée ou la crise de la jeunesse devenue, aux yeux de beaucoup d’experts, un problème de sécurité qui est d’actualité. Pourquoi ?

 

Dans une analyse qui date de 2011, l’experte nigériane Ecoma Alaga explique que cette crise de la jeunesse « est considérée comme la crise de l’Etat et de son impact sur les jeunes par rapport à la mal gouvernance et à la corruption qui entravent leur accès à l’éducation, aux soins de santé, à l’emploi (…) ». Encore plus important, cette crise amène aussi les jeunes à s’impliquer dans la guerre des gangs, la criminalité, les conflits violents.

Ce qui vient d’être dit peut avoir l’effet d’une décharge soudaine donnée à la tension des nerfs provoquée par Iba Montana et ses clips. Mais, encore une fois, ce jeune rappeur est la preuve que nous ne sommes toujours pas prêts à affronter frontalement les vrais problèmes, qu’on préfère déplacer et qui finiront par avoir un effet boomerang. Le temps n’est plus à cette manie de donner à ses désastres la pureté de la surprise, du rejet, de la désapprobation. Nous gagnerons beaucoup à sortir des sables mouvants des réactions par réflexe pavlovien.

Boubacar Sangaré