Mali : le temps des foutaises

Moussa Timbiné, Premier vice-président de l’Assemblée nationale et président de la jeunesse du parti RPM

Arrogant comme un député au Mali. Au sortir d’une conférence avec des étudiants à Paris, Moussa Timbiné, le premier vice-président de l’Assemblée nationale du Mali, a dit qu’il maintenait ses propos tenus à l’encontre des Internautes qu’il avait qualifiés de « drogués », terme qui, on s’en souvient, avait suscité une levée de boucliers sur les réseaux sociaux. En en remettant une couche alors que l’opinion publique était sur le point de passer à autre chose, celui qui est le président de la jeunesse du Rassemblement pour le Mali (parti au pouvoir) remue le couteau dans une plaie loin d’être cicatrisée. Que dit Moussa Timbiné ? Qu’il ne s’agit pas des jeunes, que les personnes visées se reconnaissent très bien. Que « les réseaux sociaux doivent nous aider à avancer et non à nous diviser, le Mali n’a pas besoin de ça aujourd’hui ».

Il faut dire que si on était dans un pays où la responsabilité est une notion et non une foutaise, une telle polémique n’aurait pas lieu. Un député, qui plus est le premier vice-président de l’Assemblée nationale, ne s’offrirait pas le luxe de dépiter. Mais, c’est le temps des foutaises. Et on reste bouche bée de stupéfaction en entendant les courtisans du député dire qu’il fait allusion au chroniqueur Youssouf Bathily dit Ras Bath, qui n’en finit de défrayer la chronique malgré la suspension de son émission « Cartes sur table » qui jouissait d’une grande audience. En réalité, ce qu’il faut dire c’est que le Mali n’a pas besoin de la morgue d’élus qui vivent sur leur ilot de bonheur au beau milieu d’un peuple qui croupit dans la misère, un peuple pour qui ils n’ont que mépris. Pas besoin de la morgue de cet élu, membre du parti au pouvoir dont la gestion calamiteuse du pays n’a pas encore permis au peuple d’espérer voir le bout du tunnel. Ignore-t-il ce qu’est le quotidien des gens d’en bas ? Courir derrière la pitance du lendemain, vivre au jour le jour. Subir les coupures générales d’électricité pendant les périodes de chaleur, après un demi-siècle d’indépendance. Entendre tous les jours parler de l’Accord pour la paix, alors qu’il est désormais bon à mettre au pilon.

Si aujourd’hui nous sommes divisés, ce n’est pas parce que des Internautes expriment leur opinion, c’est parce que nous sommes assis sur beaucoup de mensonges dont nous recevons aujourd’hui l’effet boomerang. C’est parce que le mensonge est devenu une langue officielle. C’est parce que le dénominateur commun sous lequel se retrouvent élus et dirigeants n’est autre que le mépris pour le peuple. C’est ce danger-là qui guette ce pays. N’en déplaise à quelques ânes qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, ce pays régresse. Nous avons tout à craindre et rien à espérer d’élus dont les marques de fabrique sont l’arrogance et l’orgueil, deux très mauvais conseillers, n’importe quel idiot le sait. A ceux et celles qui s’échinent à dire que les drogués du net tiennent des débats de caniveaux, il est intéressant de rappeler que ces outils donnent la parole au peuple qui en a été privé pendant plusieurs décennies. Le contexte a changé, et le rapport entre gouvernants et gouvernés en est modifié. La classe dirigeante malienne découvre brusquement qu’elle est dépassée. Elle comprend que debout jour et nuit, des jeunes la surveillent à la tâche comme le lait sur le feu. L’effet Internet.

Bokar Sangaré

Mali/UE: accord ou pas accord?

 

Photo: Maliweb

Accord ou pas accord sur la réadmission des migrants maliens en situation irrégulière en Europe? Brûlante question qui reste sans réponse au Mali. L’incompréhension résonne dans la tête des Maliennes et des Maliens. L’inquiétude gronde sur les réseaux sociaux.

Le dimanche 11 décembre 2016, suite à la tenue à Bamako d’un « dialogue de haut niveau » entre Bert Koenders, le ministre néerlandais des Affaires étrangères, et son homologue malien, Abdoulaye Diop, un « communiqué conjoint » Union européenne-Mali est porté à la connaissance du public. Au même moment, RFI, Le Figaro, L’Orient le Jour et bien d’autres médias étrangers, mentionnent un accord entre l’Union européenne (UE) et le Mali.
Communiqué conjoint ou accord ? Même un enfant comprend que ce n’est pas du tout la même chose … !!
Les autorités maliennes disent qu’un communiqué conjoint n’a pas la valeur juridique d’un accord. Jeu de ping pong sans doute. D’abord, le porte-parole du gouvernement, Me Mountaga Tall, est apparu à l’ORTM, (chaine de télévision nationale malienne) pour démentir la signature d’un accord. Le 15 décembre 2016, « le Gouvernement du Mali », via le compte twitter de Abdoulaye Diop, « exige des Pays-Bas et de l’UE un démenti officiel qu’un accord de réadmission ait été signé le 11 décembre pendant la visite de Koenders».
Un officiel européen démentira-t-il qu’il y ait eu signature d’un accord concernant l’immigration illégale ? Cette affaire est une patate chaude pour l’Europe où les dirigeants ont du mal à dire à leurs peuples que le vrai problème est la crise financière, et non l’immigration.

Au Mali et ailleurs, les gens s’interrogent. Quelqu’un ment. Qui ? Pourquoi ? Les autorités maliennes ont-elles été « entourloupées » par l’Union européenne ? Les autorités maliennes ne sont-elles pas le dindon d’une farce à laquelle elles ont participé ? N’ont-elles rien de concret à offrir qui prouve qu’il ne s’agit pas d’un accord ? Y aurait-il baleine sous le gravier ?
N’en déplaise au ministre Abdoulaye Diop, nous sommes convaincus que son gouvernement ne nous dit pas tout. Diriger c’est oser affronter la grogne de l’opinion publique nationale, même si elle est déjà montée sur ses ergots. Le gouvernement use d’une manœuvre captatoire qui pourrait se retourner contre lui quand viendra le moment d’admettre qu’il y a bel et bien eu signature d’un accord. L’immense majorité du peuple le soupçonne déjà. Le peuple a droit à la vérité.
Accord ou pas accord, dans cette affaire, la vérité reste la première victime.
Boubacar Sangaré

Mali: Théorie du complot

Editorial de Journal du Mali L’hebdo N°77 du 29 septembre au 6 octobre
« Dans une interview accordée à notre confrère Jeune Afrique, le Chevalier blanc de la musique malienne, Salif Keïta, a dit tout haut ce que beaucoup de Maliens pensent tout bas : « Je dis simplement que si la France voulait que la guerre s’arrête, ce serait fini demain. »

Des propos caractéristiques de l’état d’esprit ambiant, et qui mettent en lumière quelque chose d’assez inquiétant : les problèmes du Mali seraient « inventés » par la France qui, s’il est besoin de le rappeler, n’est pas intervenue militairement en 2013 pour faire de l’humanitaire. On s’en souvient, des centaines de Maliennes et Maliens avaient acclamé, remercié, vénéré François Hollande, aux cris de « Vive la France ! », qu’ils ont remplacé quelques mois plus tard par des « À bas la France ! », avec parfois des malheureuses scènes de drapeau brûlé. Tel un dépit amoureux, on découvre chez le peuple malien un sentiment anti-français qui va crescendo, renforcé par certains propos « peu diplomates » de Madame l’ambassadeur.

Cependant, voir le problème uniquement sous cet éclairage relèverait d’une analyse incomplète,  parce qu’aussi complexe que soit la situation au Mali, il est difficile d’affirmer que les problèmes sont inventés. Ce qui se passe au nord n’est pas qu’une question de terrorisme ou de rébellion. C’est plutôt l’affaiblissement d’un État et la vacuité politique qui permettent l’émergence des idéologies radicales et séparatistes. C’est cela qu’il faut faire comprendre aux partisans de la théorie du complot, qui devraient plutôt réfléchir et agir pour construire un Mali plus fort. Le problème est que les Maliens ont pris le pli de crier sur les autres, au lieu de se remettre en question. »

Boubacar Sangaré

Mali, trois ans après : le Président au sud, les terroristes et les groupes armés au nord

 

www.maliondesmedias.ne

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Effroyable situation que celle que connaît le Mali trois ans après l’élection au pouvoir d’Ibrahim Boubacar Keïta, avec 77,62% des suffrages exprimés. C’était en 2013. C’était le temps des grands discours de celui qui passait pour le « kankeletigui », qui n’a qu’une seule parole. C’était aussi le temps des rêves pour tout un peuple qui, fatigué de son quotidien tout sauf miellé, avait cru bon d’espérer que le bout du tunnel était proche. Et que d’un coup de baguette magique, IBK évacuerait tous les problèmes qui empêchent le pays de remonter la pente de la crise.

Car il ne faut s’illusionner, elle est là la crise et tous ceux qui ne refusent pas de voir ont la douloureuse impression que l’on fait du surplace. Au sud du pays, un président et ses ministres s’occupent de « non-gérer » le pays. Ils sont peut-être conscients – qui sait ? – qu’ils ne contrôlent rien quant au devenir de ce pays qui, quoi qu’on dise, est sous tutelle de qui on sait et sent la gangrène. Un pays où aucun changement important ne se produit, sinon l’assise clanique du pouvoir, la dérive oligarchique, le clientélisme, le népotisme. Au Nord, les terroristes et les groupes armés continuent de faire la pluie et le beau temps. Résultat, les tirs d’obus, les attentats et embuscades, les affrontements font désormais partie intégrante du quotidien des populations. Voilà qui résume la situation au Mali. C’est-à-dire qu’elle reste identique à celle de 2012, avant le coup d’Etat qui a débarqué le président Touré, qui continuait aussi à gesticuler à Bamako pendant que les groupes terroristes et la rébellion label MNLA prenaient racine dans le nord du pays.

Statu quo donc, n’en déplaise à quelques inféodés du régime qui semble oublier qu’au Mali, « la vie au Mali, ce n’est pas comme dans un clip de rap » où tout est rose, « nickel », tout brille.

IBK a été élu pour construire un Etat de droit, le rendre fort comme jamais il n’a été depuis 1960, reformer l’armée, réconcilier les Maliens, lutter contre la corruption. Sur ces principaux chantiers, ça saute aux yeux que son régime n’en mène pas large et, pis, semble adopter le mensonge effronté comme marque de fabrique, les intimidations, les attentes à la liberté d’expression et que sais-je encore. Dire cela, ce n’est pas être anti-système ou contre IBK. Non, cela n’a rien à voir. C’est juste faire preuve de réalisme, et dire que les choses ne sont toujours pas comme elles devaient être.

Bien sûr, on pourrait objecter que les gens veulent des réponses, des résultats tout de suite, et que ça n’existe nulle part. Mais le fait est que, encore une fois, il n’y a presque pas de facteur d’optimisme. En tout cas, pas pour la jeunesse, dont on dit qu’elle est l’avenir du pays, mais pour qui l’horizon reste bouchée. Et il est vraiment intéressant de rappeler ce qu’écrivait il y a deux ans Abdoul Madjid Thiam : «Tout compte fait, le système d’IBK n’en mène pas large. Il ne devra d’ailleurs sa notoriété à rebours qu’aux scandales : avion par-ci, armement surfacturé par-là. Café moulu acheté à prix d’or aujourd’hui, projet d’extension de la résidence privée aux frais du contribuable demain… SBM par-ci, Kagnassy par-là. Guo-Star, Végal, Cour suprême… Rien de positif pour l’avenir, pour la création d’emplois, pour la réduction de la pauvreté et pour la tranquillité publique. Toutes les promesses sur la moralisation de la vie publique, la bonne gouvernance des ressources financières et humaines, la réhabilitation de la justice, de l’école, de la santé s’effacent donc devant la quête effrénée de luxe à tout prix. M. président, il y a vraiment à désespérer de ce mandat qui n’est pas du tout favorable à un renouvellement de bail, hélas ! » C’est là un constat, virulent certes, mais auquel il n’y a rien à modifier aujourd’hui. Il faut dire les choses telles qu’elles sont.

Boubacar Sangaré

Livre : Un pari audacieux sur la réconciliation

 

crédit photo: La Sahélienne

crédit photo: La Sahélienne

Au Mali, la réconciliation est partout, au cœur de toutes les actions politiques. Dans son brillant premier roman, L’orgueil du désert, Djènèba Fotigui Traoré passe par le syndrome de Stockholm  pour nous faire comprendre que la réconciliation est possible les différends qui nous opposent. Dans le pays, c’est le temps des grands discours du Président Dankan Koné dont la devise est qu’ « il faut toujours impressionner la masse », et du ministre de la Sécurité, Faye Sidibé, contre la rébellion qui se manifeste à nouveau dans le nord du pays. Alors qu’au sud du pays, le même quotidien banal se poursuit : des bus qui passent et repassent, les bureaucrates qui rejoignent leurs postes, bousculade dans les transports en commun, souffrance, fatigue et la pauvreté. Pour faire de l’affaire-rebelle aux autres citoyens à travers la presse, le président use d’une stratégie qui bien payante, surtout dans nos démocraties de pacotille : « Tout le monde a le droit de savoir, l’information est capitale pour la survie de la démocratie. Mais pourtant, il faut que le peuple ne sache que ce qu’il doit savoir, le reste, il doit l’ignorer, complètement. »

Binta, le personnage principal, est la fille du ministre de la Sécurité. A la veille de son mariage avec Iba Diakité, elle est enlevée dans la capitale par un groupe rebelle dirigé par Ag Mahmoud. Son père, las de résister, finit par craquer car « même la résistance à ses limites. Elle a ses limites qu’elle ne peut pas franchir. » Il démissionne. Binta n’éprouve que de la haine, une haine primitive pour Ag Mahmoud, qui la viole et finit par l’enceinter. « De la haine à l’amour, il n’y a qu’un pas, ma belle fée du Sud, un tout petit pas qu’on peut inconsciemment franchir », lui avait pourtant dit le chef rebelle. Elle donnera naissance au « fils du rebelle » : « je crois que c’est pour cela que je l’aime. Je ne l’aime pas en tant que mon fils mais en tant que le fils du rebelle, le fils de Ag Mahmoud, le grand rebelle, mon rebelle au cœur d’or, mon rebelles qui se bat pour les autres. (…) Maintenant, je peux me l’avouer, le dire haut et fort, je l’aime. J’aime cet homme cet homme plus que tout le monde. Je l’aime au point de renoncer à toute ma famille… » Entre-temps, après la chute du guide El Halal ( qui n’est autre que Khadafi), des centaines d’hommes sont venus d’El Comor. Des divergences les opposent à Ag Mahmoud, qui pense que « nous pouvons revendiquer un statut particulier pour les régions ; le climat et la nature elle-même légitiment cette revendication. Mais réclamer l’indépendance des trois régions me parait absurde… » Ils l’assassinent et forment le mouvement rebelle « L’orgueil du désert ».

A l’opposé de Binta, Marlow qui vient aussi du Sud du pays, a rejoint la rebellion après qu’il eut été expulsé de son domicile « comme un vulgaire paquet de déchets. Ils ont tout démoli et ils ont construit un grand hôtel. » Pour lui, « il faut que ce régime change. Il faut que la situation s’améliore. Plusieurs décennies de liberté, nous ne progressons même pas d’un rien du tout. Ce peuple manque d’organisation et de décisions. » Djènèba Fotigui Traoré, diplômée en Lettres modernes et Professeur à l’Institut de formation des maîtres de Koutiala, écrit joliment un récit à deux voix : celles de Binta et de la narratrice. Au fil des pages, apparaissent des anaphores qui donnent au texte des souffles poétiques.

L’orgueil du désert, Djèneba Fotigui Traoré, La Sahélienne, 110 pages