Je n’étais qu’un enfant…

 

crédit photo: www.evolution.com

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« Aujourd’hui encore, mon ventre commence à jouer le même refrain de la faim. Depuis que ce méchant dictateur s’est installé dans le ciel, je n’ai rien mis sous la dent. Je n’ai encore jamais dit à personne combien je vomis ce soleil, parce que cela me fait l’effet d’un coup de poignard dans le cœur de penser qu’il régule notre vie, qu’on doit se lever quand il point, et se coucher quand il se couche. J’en arrive à me demander ce que c’est que, pour nous, ce mimétisme. Même mon ventre aussi se réveille de son sommeil, et, tout de suite, se met à réclamer sa créance. Oui, la faim aussi est un créancier implacable.

Je jette un regard fugace sur le foyer d’où je ne vois s’élever, comme d’habitude, pas de fumée. La marmite est telle que M’ma l’a laissée hier soir : renversée. Les tasses de repas gardent encore les traces des va-et-vient de nos mains aussi tranchantes qu’une lame pour prendre une poignée de riz. En voyant les margouillats parader dans les cendres du feu de bois du foyer, une bordée d’injures me vint à la bouche, mais elles furent réprimées par les larmes qui pleuvaient de mes yeux, des larmes que je sentais couler dans mon ventre, des larmes que je sentais marcher sur mes deux joues pour finir dans la boue. Mon père, qui sait que lui  bats froid, dit qu’un homme ne pleure pas, mais moi, je m’en bats la quequette, je vais pleurer tout mon soûl, tant pis pour lui.

Le soleil a déjà atteint sa vitesse de croisière dans le ciel. M’ma n’a mis le nez dehors pas même une seule fois. Le matin, je l’ai surprise arrêtée à la fenêtre pour regarder partir au marché les autres femmes. Les femmes des autres hommes. Et je l’ai vue qui pleurait.

Il y avait, dans son cœur, le feu d’une tristesse qui brûlait tout espoir de lendemain heureux.

Il y avait ces souvenirs qui remontent. Celui d’une grande-sœur qui lui a dit, un jour, avec une drôle de bobine, de mettre un frein à une procréation vaine pour un homme qui n’en est pas un. Mais aussi celui d’un frère qui lui a une fois flanqué des tartes quand elle a voulu abandonner son mari.

Il y avait l’angoisse d’être l’épouse d’un homme qui avait juré de ne se tuer à travailler pour nourrir des enfants qui ne seraient pas sien.

Il y avait la douleur, tenace, des coups de poing qu’elle encaissait chaque fois qu’il était à court de cigarettes et d’argent.

Soudain, j’entendis des pas venant de la maison. C’était M’ma. »

A suivre…

Boubacar Sangaré

Livre: l’appel de Konaré

Dans sa série hors collection, la maison d’édition Cauris livres a publié un recueil de discours d’Alpha Oumar Konaré. Le coffret Ensemble débout comprend les deux premiers volumes divisés chacun en deux parties.

 

Photo: cauris livres

Photo: cauris livres

C’est un recueil de discours d’Alpha Oumar Konaré en deux volumes thématiques. Intitulé Ensemble débout, le  coffret, qui sonne comme un appel à la vigilance démocratique, rassemble A ton appel, Mali et Oser lutter.

Le premier, selon l’éditeur, Cauris livres, retrace les principales étapes de l’engagement politique de l’auteur, tandis que le second porte sur l’importance de la démocratie. Bien sûr, il y a les discours d’Alpha Oumar Konaré, Historien-archéologue, enseignant et Premier président démocratiquement élu du Mali. Mais il y a surtout dans ces textes, qui s’étalent de 1967 à 2002, l’appel de Konaré. Le premier volume A ton appel, Mali est un appel lancé d’abord au peuple malien à l’union, car, dit-il, « L’histoire nous enseigne que chaque fois que nous avons été désunis nous avons souffert, nous avons peiné : c’était à Tondibi, c’était à Sikasso. Chaque fois que nous sommes restés unis, notre peuple a triomphé : c’était le 22 septembre 1960. »

On appréciera aussi cette exhortation des jeunes à aimer ce pays, à apporter leurs pierres à sa refonte pour en faire « une terre de travail, de justice, de liberté, une terre d’hommes… » A son investiture, en 1991, en tant que candidat de l’Alliance pour la démocratie au Mali, le futur président de la république, déclare que « la bataille pour le Mali (…) vaut largement la peine et vaut tous les prix. »

Le second volume Oser lutter s’attarde sur les difficultés, notamment d’ordre conjoncturel, auxquelles est confrontée l’Afrique : crise de croissance structurelle, crise de croissance démocratique. Aussi, s’interroge-t-il sur les enjeux, les défis et les perspectives de la démocratie, un processus qui, à l’époque, venait à peine de germer et qu’il considère comme étant « une entreprise hardie ». Pour lui, la réussite de la démocratie exige de nous débarrasser du manteau corrodant de « l’esprit de système », du «parti pris idéologique ou doctrinaire » et « les schémas stérilisants ». D’où son appel à « oser la démocratie ».

Bokar Sangaré

« Ensemble debout », un recueil qui donne à entendre l’appel de Konaré pour le Mali

La maison d’édition Cauris livres a publié un recueil de discours d’Alpha Oumar Konaré dans sa série hors collection. Le coffret Ensemble débout comprend les deux premiers volumes, divisés chacun en deux parties.

Photo: Cauris livres

Photo: Cauris livres

Le recueil rassemble les discours d’Alpha Oumar Konaré en deux volumes thématiques, « A ton appel, Mali  » et « Oser lutter ». Intitulé Ensemble débout le coffret sonne comme un appel à la vigilance démocratique. Le premier volume retrace les principales étapes de l’engagement politique de l’auteur, tandis que le second porte sur l’importance de la démocratie. Bien sûr, il y a les discours d’Alpha Oumar Konaré, historien-archéologue, enseignant et premier président démocratiquement élu du Mali. Mais dans ces textes (qui s’étalent de 1967 à 2002) il y a surtout l’appel de Konaré. Le premier volume A ton appel, Mali est un appel à l’union lancé d’abord au peuple malien car, dit-il, « l’histoire nous enseigne que chaque fois que nous avons été désunis nous avons souffert, nous avons peiné : c’était à Tondibi, c’était à Sikasso. Chaque fois que nous sommes restés unis, notre peuple a triomphé : c’était le 22 septembre 1960. »

On appréciera aussi cette exhortation des jeunes à aimer ce pays, à apporter leurs pierres à sa refonte pour en faire « une terre de travail, de justice, de liberté, une terre d’hommes… ». A son investiture, en 1991, en tant que candidat de l’Alliance pour la démocratie au Mali, le futur président de la république, déclare que « la bataille pour le Mali (…) vaut largement la peine et vaut tous les prix. »

Le second volume Oser lutter s’attarde sur les difficultés auxquelles est confrontée l’Afrique, notamment les difficultés d’ordre conjoncturel : crise de croissance structurelle, crise de croissance démocratique. Aussi s’interroge-t-il sur les enjeux, les défis et les perspectives de la démocratie, un processus qui, à l’époque, venait à peine de germer et qu’il considère comme étant « une entreprise hardie ». Pour lui, la réussite de la démocratie exige de nous débarrasser du manteau corrodant de « l’esprit de système », du «parti pris idéologique ou doctrinaire » et des « schémas stérilisants ». D’où son appel à « oser la démocratie ».

B. Sangaré

Boubacar Sangaré, être Malien de l’extérieur pendant 7 mois

 

13083111_770657586403358_766363340695219553_nMalien lambda, sans relations dans les hautes sphères, l’étudiant Boubacar Sangaré est bloggeur, et écrit des articles qui paraissent régulièrement dans la presse locale, et parfois sur des sites d’information internationaux. Akram Belkaïd, un ami journaliste et essayiste résidant à Paris, l’avait informé qu’un poste d’assistant de langue française était à pourvoir à Bates College, une université dans l’Etat du Maine, à l’Est des USA. En fin d’année universitaire 2015, Boubacar attendait les résultats des examens de la maîtrise à la Flash de Bamako. Il avait moins de 25 ans, et étudiait la littérature en français, il correspondait aux critères. Il envoya son dossier de candidature à Bates College, puisque qui ne tente rien n’a rien !

Pendant l’hivernage, il reçut une réponse positive. Il allait être un Malien de l’extérieur du 10 septembre 2015 au 22 avril 2016. À Bates, il aurait à animer une classe de discussion avec les étudiants de 1ère année en français, et aider ceux qui rencontrent des difficultés en grammaire française. En échange, Bates lui accordait une bourse. Boubacar allait devoir suivre des cours, et bien sûr réussir les examens de fin de semestre.

Partir, c’était avoir la chance de découvrir le système éducatif américain, rencontrer des gens d’autres horizons, et apprendre davantage. Mais il avait peur. Peur d’aller si loin, loin de ses parents. Il avait peur de l’inconnue, mais se consolait car il était convaincu qu’il finirait par s’habituer, par s’intégrer. Il était convaincu qu’aujourd’hui, dans le monde, personne, absolument personne, ne détient la vérité. Il était convaincu qu’il faut savoir prendre chez l’autre ce qui est bien, et l’ajouter à ce qu’on a déjà. Quand on n’a jamais quitté son pays, partir vers la côte Est des USA, c’est voyager vers le bout du monde. Faire escale à Paris, rester en zone de transit de 7h du matin à 4 heures de l’après-midi, être stupéfait du prix du sandwich et de la canette de soda, et finalement s’asseoir dans l’avion, destination Boston, à environ 3 heures de voiture de Bates College.

Sur le campus, tout était différent, la langue, la nourriture, le climat, les gens. La plupart des étudiants rencontrés les premiers jours étaient des «internationaux», des jeunes arrivés de loin, d’Europe, d’Asie, et d’ailleurs encore. Chacun se demandait d’où l’autre venait. Certains étaient très curieux, ils lui posaient toutes sortes de questions. Boubacar le Malien, Boubacar le réservé, en a souvent été gêné. Sous d’autres cieux, il aurait botté en touche. Il aurait signifié à ses interlocuteurs que cela ne les regardait pas. Mais, au fur et à mesure, il s’y est habitué. Il a découvert qu’ils l’interrogeaient sans arrière-pensée, que c’était juste pour échanger et mieux le connaître.

À la cantine, il y avait abondance de nourriture nouvelle pour lui. Son ventre a mis du temps à s’y faire. Il avait la nostalgie de la sauce. Il a pris du poids, et pourtant il jouait au football deux soirs par semaine. Il a parfois compté les mois qui lui restaient avant de rentrer. Les températures négatives lui faisaient regretter la chaleur de Bamako. Les étudiants étaient très souriants, mais les relations s’installaient rarement. Avec les Afro-Américains, c’était plus facile de parler, c’était comme si quelque chose les unissait, Marcus Garvey, Du Bois, l’Afrique, l’esclavage…

Aux Etats-Unis, le système scolaire et universitaire est organisé dans le souci d’apprendre à l’apprenant à être autonome. Tout repose sur l’apprenant. Un ami a expliqué à Boubacar qu’à Bates, il est important que l’étudiant se sente à l’aise avec le professeur, qu’il ne doit pas le craindre. Un autre a beaucoup insisté sur l’importance de la ponctualité, ce qui devait lui faire comprendre qu’en Amérique, «time is money», le temps c’est de l’argent ! Chaque soir, comme tous les étudiants, Sangaré travaillait des heures et des heures. Réfléchir, écrire, se casser la tête pour lire d’autres livres en complément d’information, afin d’être prêt pour le cours du lendemain. Au début, Boubacar a eu du mal à s’y faire, il en est tombé malade. Il trouvait que les études étaient aussi amères que le jus de citron dans l’œil. Cela lui rappelait son enfance, quand sur le chemin de l’école, la mine renfrognée, une bordée d’injures lui venait à la bouche contre celui qui avait eu l’idée idiote de créer l’école. Enfant, il ignorait qu’il allait à l’école pour lui-même.

À Bates, il a tout de suite senti que dans cet univers où tout était différent, il devait être très organisé dans son travail s’il voulait s’en sortir. Au début, Sangaré, dont le niveau d’anglais était faible, a eu du mal à comprendre ce que disaient les Américains qui parlent très vite. Il lui a fallu quelques mois pour bien tout saisir. Les cours, les discussions avec les étudiants, ses recherches, ses lectures l’ont beaucoup aidé. Il travaillait sans relâche. Sangaré a su mettre à profit tout ce que Bates College apporte aux étudiants. Avoir eu la chance de recevoir les conseils des professeurs de Bates l’a conforté dans l’idée que malheureusement la réalité universitaire au Mali est tout autre. Certains de ses professeurs à Bamako lui étaient toujours apparus comme des gens qui, du haut de l’arbre de leur diplôme obtenu à Paris ou ailleurs, ne veulent voir aucune «herbe» utile pousser… Partir fut une grande expérience pour Boubacar, même si vivre loin de son pays a été très douloureux quand le Radisson Blue a été attaqué, et quand semaine après semaine, il constatait que rien n’évoluait dans le septentrion.

Sangaré est rentré à la maison le 24 avril dernier sous la chaleur accablante. Il a retrouvé les délestages et les coupures d’eau, et a été envahi par l’impression douloureuse que rien n’avait changée, que rien n’avait bougé, que rien ne bouge jamais au Mali. Impression douloureuse effectivement, car le Sangaré qui est revenu n’est plus le même que celui qui est parti. Les mois qu’il vient de vivre font dorénavant partie de ce qu’il est, et de l’homme qu’il sera. Il n’oubliera ni qui il était avant, ni ce qu’il a vécu là-bas. C’est le recul qu’il saura prendre qui lui permettra de ne rien perdre de ses valeurs maliennes, et d’y ajouter le meilleur de son expérience états-unienne.

Françoise WASSERVOGEL

Cet article a été publié par le bihebdomadaire Le Reporter le mardi 03 mai 2016, à Bamako.

L’AUTRE (suite et fin)

Abdoulaye a fait une pause et a soupiré longuement. A un moment donné, j’ai eu l’impression qu’il allait sauter à bas de la marche, mais il voulait seulement se relâcher l’esprit.

« Que voulait-il dire par là, ton père ? ai-je demandé pour le relancer.

Je n’ai pas besoin de te dire que sa réponse m’a désarçonné, et il l’a compris. Pour arranger les choses, il a continué en disant que c’est le même Dieu qui a créé la fourmi et l’éléphant. Qu’autant Dieu laisse l’éléphant vivre tranquillement sa vie, autant l’éléphant ne doit rien imposer à la fourmi. En langage clair, les deux doivent accepter de vivre l’un avec l’autre, sans heurts. Il me savait dur à la détente, c’est pourquoi il a usé de cette allégorie. Voilà, maintenant que j’ai compris, je voulais m’en aller quand il a ajouté pour m’enchaîner : Abdoulaye, garde toujours à l’esprit que l’Autre est très sacré. Je tiens ça de mes pères, eux aussi le tiennent de leurs pères. La vie de l’Autre, du prochain, est sacrée. Son sang est sacré. Sa famille est sacrée. La mémoire de l’Autre est sacrée. Tu es défendu d’y toucher. Tant que tu feras tiennes ses valeurs, aussi longtemps que les hommes observeront ses valeurs, la chaîne continuera. »

Dans la rue, la foule se réduisait comme peau de chagrin. Abdoulaye, que je croyais dans les cirages, s’est levé impromptu. Il est resté débout pendant un bon moment, je ne sais pas à quoi il réfléchissait. Vraiment. Tout son regard, toute sa concentration était dédiée au couchant qui s’empourprait. Alors qu’on descendait la dernière marche pour rentrer, une folle, pieds nus, ne portant qu’un seul pagne, pourchassait à grand renfort d’insultes un galopin qui, à le voir détaler, était loin d’être innocent.
« Dans la vie, aujourd’hui, tout le monde a raison. criait-elle, on ne sait pourquoi. Tout le monde ! Tout le monde a sa vérité. Personne n’a tort.

Elle, au moins, a tout compris, a dit Abdoulaye. »

B. Sangaré