dans Société

École malienne : Comment sortir par le haut ?

Des élèves en classe, Mali photo: Maliactu.net

Des élèves en classe, Mali photo: Maliactu.net

C’est une vidéo, pas des plus intéressantes, qui a déchainé l’hystérie de tout le Mali, et réchauffé le « sirupeux » débat sur l’école malienne. Cette école à laquelle les différents régimes démocratiques ont destiné force discours, études, réflexion sans jamais parvenir à la sortir de l’ornière. Chaque jour qui passe la fait basculer davantage dans la « nakba », au point que « l’école va mal » est devenu un slogan qui compose désormais l’hymne matinal dans les familles, rues, administrations et « grins », nos groupes informels de discussion.

Avec cette vidéo, qui a fait le buzz sur Internet, voire dans la presse tant nationale qu’internationale, la honte s’est installée dans les esprits. La colère des autorités scolaires et du malien lambda a éclaté aussi vite qu’une grenade lancée. Les esprits chagrins ont fait pleuvoir des critiques destinées à abattre le système éducatif national. Il faut concéder, d’ores et déjà, que c’est une vidéo qui atteint, qui a atteint les limites dans le pathétique : une étudiante en droit qui peine à définir le droit ; une autre, étudiante en médecine, qui ne sait pas ce que c’est que l’hypoglycémie ; une diplômée en secrétariat d’administration qui sue sang et eau pour épeler un mot… Voilà, en gros, les images qui ont concentré les attentions. Elles valent aujourd’hui à ces étudiantes, ma foi plus aguicheuses qu’intelligentes, et au monde de l’éducation malienne, d’être la cible de railleries, d’insultes, et de susciter débats et que sais je encore.

Aujourd’hui, c’est le temps des accusations mutuelles. La chaine de télévision Africable, qui diffuse l’émission de téléréalité ‘’Case Saramaya’’, a reçu sa part de gifles : elle fut accusée, à tort ou à raison, de vouloir éclabousser davantage l’image déjà inregardable du Mali. Une accusation à laquelle une vedette de la chaîne, le journaliste Sékou Tangara, sans passer par une rodomontade, a répondu que « ce n’est pas la faute d’Africable si les étudiants maliens n’ont pas de niveau »

Donc, autrement dit, « foutez la paix à Africable et cherchez à éviter la sécheresse intellectuelle qui menace de s’abattre sur votre pays ! « 

Mais, essayons de garder un peu la tête froide. Un étudiant malien qui peine à s’exprimer dans la langue de Molière – tout comme celle de Shakespeare- n’est pour moi, qui étudie à l’Université nationale de ce pays, qu’un fait commun, banal. L’explication est limpide : au Mali, comme dans nombre d’anciennes colonies françaises, le français bien qu’institué comme langue officielle et donc de travail, n’est oralement pratiqué que par cette infime minorité scolarisée, dans les administrations, écoles et universités. D’ailleurs, dans ces milieux, parler français est un luxe, un modèle qui a été détrôné depuis longtemps par l’emploi des langues nationales, surtout le bamanan. A l’Université, les étudiants qui s’expriment entre eux en français attirent souvent des regards aussi envieux que haineux.

Bien sûr, il n’y a pas que ça ! Voir le problème uniquement sous cet éclairage reviendrait à exonérer ces élèves et étudiants. En effet, dans un pays qui connait toujours un très faible taux de scolarisation, il ne faut s’attendre qu’à des scandales à la mesure de celui provoqué par ‘’Case Saramaya’’ à partir du moment où les élèves et étudiants préfèrent Rihanna, Gaspi, Iba One, Facebook à Marx, Sartre, Camus, Balzac…Ils s’émeuvent rien qu’à entendre Céline Dion ou Amel Bent, mais éteignent la télé lorsque un débat ou le journal commence.

Il ne serait pas aussi inintéressant de relever que l’introduction dans les écoles primaires publiques de l’enseignement dans les langues nationales, ‘’Pédagogie convergente’’, n’a pas été sans conséquences. Beaucoup d’études ont souligné des disparités énormes en lecture et en expression en français entre les élèves issus du P.C et ceux issus de la méthode classique. Ce qui choque aussi, c’est que rares sont les enfants des autorités scolaires qui passent par la Pédagogie Convergente : leurs enfants sont scolarisés dans des écoles privées surpayées, et envoyés ensuite à l’étranger, souvent dans les riches universités occidentales.

C’est une vraie vérité, le niveau des élèves et étudiants a terriblement chuté. On n’avait point besoin de regarder ‘’Case Saramaya’’ pour s’en rendre compte. Les Universités et grandes écoles sont livrées au chaos. Années académiques interminables, grèves interminables des enseignants, effectifs pléthoriques dans les amphis, étudiants fictifs, notes sexuellement transmissibles, vente des diplômes. Le monde de l’enseignement supérieur est, comme je l’ai écrit dans plusieurs chroniques, le symbole d’une inconscience nationale.

L’épisode de ‘’Case Saramaya’’ est intervenue d’ailleurs quelques jours après que le premier ministre, Oumar Tatam Ly, eut installé un comité chargé de réfléchir à l’avenir de l’enseignement supérieur au Mali. A cet effet, Adam Thiam, l’éditorialiste réputé du quotidien Le Républicain a écrit que

« l’enseignement supérieur au Mali est sur la civière et, reflet exact d’une globalité malade, il n’augure rien de bon pour l’avenir du pays. Les professeurs Koumaré, Ogobara et d’autres cités par le chef du gouvernement sont l’exception d’un système où la médiocrité demeure la règle. Niveaux désastreux malgré des diplômes ronflants, corruption allant jusqu’au système de notation des étudiants, débrayages à tout vent, années académiques interminables, et tout cela dans impitoyable contexte de concurrence communautaire qui finira par nous imposer des ingénieurs sénégalais et des chimistes ivoiriens. »

Boubacar Sangaré

The following two tabs change content below.
bouba68
Boubacar Sangaré a étudié les Lettres modernes à l'université des Lettres et des Sciences humaines de Bamako. Ancien collaboraeur des journaux Le Flambeau, La Nouvelle Patrie, Le Pays, Mondafrique (Paris), il écrit pour Journal du Mali, Les Echos, Le Courrier du Maghreb et de l'Orient. Il a été assistant de langue française à Bates College (Université, Etats-Unis).

Ecrire un Commentaire

Commenter