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Les leçons du 26 Mars : « Honneur, dignité et grandeur pour les Maliens », dixit Me Konaté

Mamadou Ismaël Konaté, Mamadou Konaté Avocat Associé, Cofondateur de la SCPA JURIFIS CONSULT Photo: www.jurifisconsult.com

Mamadou Ismaël Konaté, Mamadou Konaté Avocat Associé, Cofondateur de la SCPA JURIFIS CONSULT Photo: www.jurifisconsult.com

Pour l’avocat, le 26 Mars ne doit pas se limiter à juger les hommes et l’histoire, mais à remettre en question le devenir de la démocratie malienne.

Que fut réellement le 26 mars 1991 pour le peuple malien, une révolution ou une régression ?

Maître Mamadou Ismaila Konaté : Il s’agit sans doute d’une révolution plus que d’une régression. L’aspiration profonde du peuple du Mali était l’ouverture démocratique, incompatible avec le régime politique de l’époque, basé sur l’unicité et le centralisme démocratique. Ce régime de parti unique était d’ailleurs conforme à ce qui existait dans la plupart des pays d’Afrique, caractérisé par l’absence de grande compétition, peu favorable au suffrage universel. Sans doute que la révolution paraît énorme dans la mesure où malgré le bouleversement politique qui a entraîné un changement à la tête de l’Etat, la société malienne est fondamentalement restée la même, sans que ce bouleversement n’ait pu entraîner des changements positifs en matière d’éducation, d’amélioration de la santé, de bien-être, de construction de l’Etat, et pour ce qui est de la consolidation des institutions et de la démocratie.

Aujourd’hui, 23 ans après le 26 mars, pouvons-nous conclure que la démocratie a été un échec sur toute la ligne?

On ne peut pas dire que la démocratie a été un échec. En disant cela, il faut tout de même reconnaître que 20 ans après, les acquis sont maigres. Le 22 mars 2012,un régime constitutionnel, légal a été renversé par un coup d’Etat militaire. Sur ce plan, il reste à faire beaucoup d’efforts pour faire accepter que le seul mode d’accession au pouvoir reste l’élection. Pour autant, la démocratie ne doit pas permettre à une oligarchie politique d’exercer le pouvoir solitaire et exclusif par le biais d’un suffrage tronqué, au nom d’un peuple pour lequel on plaide par procureur, contre son gré. Dans le système démocratique malien, l’intérêt particulier a tendance à prendre le pas sur l’intérêt général. Le système démocratique est un pis-aller dans notre pays, qui donne l’opportunité à des hommes et des femmes, d’exercer le pouvoir politique, au nom d’une puissance publique, qu’ils ramènent à leur petite personne. Pour qui a vu l’histoire récente du Mali, disloqué, embrasé, dans un contexte de manque de cohésion sociale, face à des hommes et des femmes, incapables de commercer entre eux, en faisant fi, au nom de la nation et de la patrie, de leur race, souvent différente, de leur religion en contraste, de leur origine éloignée, alors même qu’ils n’ont pas d’autre choix que de se réclamer du Mali et de ce qui est malien. Ce défi est celui de la réconciliation nationale qui incombe à chaque Malien que l’histoire nationale interpelle.

Pensez-vous que ceux qui ont renversé le régime dictatorial de Moussa Traoré n’ont pas mieux fait que lui ?

Il ne s’agit pas de reconnaître en ce 26 mars 2014 le meilleur ou le plus valeureux des fils du Mali qui se sont succédé à la tête de l’Etat. Modibo Keita jadis, Moussa Traoré ensuite, Alpha Oumar Konaré avant-hier et Amadou Toumani Touré par deux fois, aujourd’hui Ibrahim Boubacar Keita ont juré de donner le meilleur d’eux-mêmes, pour construire le pays de leurs ancêtres. Chacun de ces chefs a sans doute participé au devenir de la nation malienne, dans un contexte, un environnement et face à des exigences d’un peuple et d’une nation qui ont aussi évolué. Nul n’est dupe, chacun de ces hommes a dû commettre qui, des impairs, qui, des erreurs, qui, des fautes que seule l’histoire jugera. Au demeurant, le Mali leur saura reconnaissant ou pas. Ce peuple aspire comme tout peuple au bonheur, à la concorde et au développement. Ce défi incombe aujourd’hui à celui qui est à la tête de l’Etat aujourd’hui. Il doit s’engager aujourd’hui à réunir le territoire et ses hommes, à fructifier la richesse nationale, à assurer l’égalité des chances de tous ses fils, à maintenir la paix et la concorde.

Sur l’avenir des institutions maliennes, êtes-vous optimiste ? Le Mali est-il définitivement à l’abri d’un nouveau coup d’Etat ?

Les institutions actuelles de la République sont celles-là mêmes qui se sont essoufflées dès les premières heures du coup d’Etat militaire. Ces institutions n’ont pas pu éviter l’écroulement de l’Etat. Tout cela est rendu facile face à une faible conscience nationale et un engagement politique d’acteurs politiques et publics dont le crédit fait quelque peu défaut. Contre ce phénomène, il s’agit de réfléchir et de proposer un cadre institutionnel le plus en rapport avec nous-mêmes, notre environnement, notre culture et notre pratique démocratique.

On peut s’interroger sur le caractère effectivement universel du suffrage à tous les coups contesté. On peut également s’interroger sur le rôle et la mission d’un député représentant de la nation, incapable d’exercer son pouvoir de contrôle sur l’exécutif. On peut également s’interroger sur la nature particulière de la justice et du juge qui refusent de se bander les yeux, pour rendre la justice conformément à la loi, sans aucune référence à la race des protagonistes, à leur origine, à leur religion et à leur état de fortune. Qu’est-ce que c’est que cette justice qui n’est pas à l’abri des influences par rapport à son indépendance ? On peut s’interroger sur les rapports hommes et femmes, sur les rapports interreligieux, sur les rapports sociaux, en l’absence d’un véritable cadre teinté de moral, dans un contexte de manque d’éthique. Toutes ces questions doivent être prises en charge, pour permettre à ce grand Mali, issu du Soudan français, des empires et des royaumes d’antan, de faire renaître à l’esprit de chaque Malien un honneur, une dignité, une grandeur.

Cet entretien a été publié sur le site Journadumali.com

Propos recueillis par Boubacar Sangaré

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Boubacar Sangaré a étudié les Lettres modernes à l'université des Lettres et des Sciences humaines de Bamako. Ancien collaboraeur des journaux Le Flambeau, La Nouvelle Patrie, Le Pays, Mondafrique (Paris), il écrit pour Journal du Mali, Les Echos, Le Courrier du Maghreb et de l'Orient. Il a été assistant de langue française à Bates College (Université, Etats-Unis).
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  1. Cher Boubacar,
    Nos politiciens ont deux problèmes majeurs(entre autres ):
    1- il n’acceptent pas la séparation du pouvoir (le lâcher)
    2- ils ne conçoivent pas la séparation des pouvoirs

    Et tant qu’il n y a pas une justice à la porte de laquelle peut frapper le citoyen upsilon et recouvrer ses droits, nous n’aurons pas d’Etats, même pas des états d’âme. La justice est la colonne vertébrale de l’Etat, comme l’a été l’équité et le compromis dans nos sociétés coutumières. Sans colonne vertébrale, avec ses « hernies discales chroniques », aucun Etat ne tiendra debout, ou tiendra tout court. Merci pour ce brillant billet, comme à l’accoutumée.