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Monologue d’un Malien rescapé de l’enfer libyen (I)

Des noirs pris au cours d'une rafle à Tripoli (Photo: nationspresse.info

Des Noirs pris au cours d’une rafle à Tripoli (Photo: nationspresse.info

C’est fini, rien ne sera plus comme avant en Libye. Ce pays, ma parole, c’est comme un enfer, un puits en ciment dont, une fois qu’on descend dedans, on ne peut plus sortir, on est comme cuit à l’étouffée. Je ne dois ma présence ici aujourd’hui qu’à Dieu, Lui seul ! Je n’ai même pas compté combien de fois la mort m’a visité, combien de fois j’ai failli passer de vie à trépas, combien de fois j’ai été au bord de la folie. D’avril à septembre, presque 5 mois passés à Tripoli, une éternité !

Mes malheurs ont commencé à la frontière, avant Tripoli, où notre véhicule s’est renversé. Une fracture au bras droit m’a obligé de retourner à Tamanrasset pour recevoir les premiers soins. Rebrousser chemin, peut-être devoir renoncer à mon projet de traverser la mer pour arriver en Italie, mauvais présage ? Je ne voulais rien savoir, j’ai foncé la tête baissée comme un taureau. Pour moi, c’était rallier Tripoli ou rien, et j’ai repris le chemin. Nous avons séjourné dans une ville, ‘’Grand-messe’’, où nous avons fait des jours et des jours sans mettre le nez dehors, à cause du racisme ambiant. Puis, un matin, dix de mes compagnons de route ont osé faire un tour à la mosquée de la ville, et, là-bas, ils ont assisté à l’imaginable. L’inimaginable, parce qu’ils ont dit que c’est l’imam de la mosquée, lui-même, qui appelait pour dire que des Noirs avaient envahi la mosquée, et que, c’est plongés dans la prière même, qu’ils avaient été interpellés, menottés et conduits au commissariat où ils avaient été jetés au mitard. Comme s’il était interdit à un Noir de prier Allah, comme si ce n’était pas au nom d’Allah que la mosquée avait été construite, au nom d’Allah qu’on priait, comme si le Coran parlait de Noir, Blanc ou Jaune…

A Tripoli, je ne te mens pas, mes compagnons et moi-même pouvions rester claustrés des semaines durant. Tu sais pourquoi ? Seulement parce qu’un gars, du haut de son étage, nous dit qu’il ne veut plus nous voir dehors, car sa fille n’arrête pas de regarder, et il ne veut pas qu’elle nous regarde. Et à cause d’un autre aussi. Il nous menace de nous trouer les fesses avec des balles s’il nous voit en culotte en train de nous promener dans notre cour. Dans les rues de Tripoli, il arrive même qu’un gamin, sous les yeux de son père, foute une raclée à un Noir. Le père ? Il se contente de rire. A Tripoli, dans les rues, il n’y a que des gamins qui portent des mitraillettes en bandoulière. Des gosses, ma parole ! Ils ne supportent pas de voir trois Noirs ensemble. Non, on ne peut pas marcher à trois ensemble, au risque de se faire tirer dessus par ces enfants de…Lucifer. Scandale suprême, ils n’hésitent même pas à t’assener un coup gratuitement avec le bout de leur arme.

La peur au ventre

A Tripoli, il y a un endroit qu’on appelle « Tchad ». Les immigrés y viennent tous les jours, par milliers. Ils passent la journée à l’ombre des échangeurs, à la recherche de travail, de petits boulots, la peur au ventre de voir arriver des bandits et la police. J’y suis allé un jour. Sur le chemin, on est tombés dans les rets d’un groupe de malfrats. Ils nous ont ordonné de leur filer notre argent et nos téléphones, mais ils n’ont rien trouvé à nous soutirer. Fâchés, ils nous ont parqués dans un véhicule, pour nous livrer aux militaires qui surveillent la mer pour empêcher les immigrés d’embarquer… Sur le chemin, un malfrat s’acharnait sur moi, m’assenait des coups avec son arme, me demandait si nous voulions traverser la mer. J’ai répondu que non, mais il insistait, les coups redoublaient. A l’arrière, un de mes compagnons a eu peur, a répondu que oui, on voulait traverser. Il a posé le pistolet sur ma tempe, en disant que mon compagnon est un musulman parce qu’il dit la vérité, et que, par contre, moi, je ne suis qu’un cafre, un menteur qui ira en Enfer à sa mort. Le pistolet sur ma tempe, je me voyais déjà mort, je disais que c’en était fait de moi. Chez les militaires, on s’attendait à vivre un enfer. Mais quand nous avons dit que nous étions des Maliens, ils se sont détendus. Ils ont même dit que les Maliens sont cool. Mais que, en voulant traverser la mer, nous cherchions à nous suicider. Pour nous convaincre, ils ont ajouté que celui qui se donne la mort est cafre, il ira en enfer. Ils nous ont aussi dit que Dieu a fait la terre très très grande pour qu’on y cherche de quoi vivre, mais qu’Il n’a pas dit qu’on devait aller mourir en mer pour ça. Ils ont commencé à nous faire la morale, à nous montrer des images des embarcations qu’ils ont eu à sauver, des gens morts en voulant traverser. Nous avons menti encore une fois en disant que nous sommes des maçons, que nous ne voulons pas traverser. Alors, ils nous ont fait construire une terrasse, peindre un bâtiment, ce qu’ils ont vraiment aimé, et nous ont encouragés. Nous avons fait deux semaines là-bas. Deux semaines pendant lesquelles je voulais abandonner, rentrer au Mali.

Mais quelques jours après notre libération, j’ai reçu la nouvelle qu’on peut maintenant traverser. Alors, notre passeur nous a confiés à un autre passeur. On attendait. Puis, un soir, nous avons embarqué. Le moment d’embarquer, c’est le point de non-retour. Tu embarques, ou on te descend avec une balle, pas question de renoncer. Ce soir-là, nous avions parcouru une quarantaine de kilomètres et notre bateau a failli prendre l’eau. C’était bien sûr une embarcation de fortune, qui se crève aussi facilement qu’une chambre à air pour un vélo. On s’était remis à Dieu, la noyade était inévitable. Je ne sais pas par quel miracle j’ai pu m’en sortir sain et sauf. Par quel miracle notre embarcation n’a pas coulé. Une fois sur la terre ferme, nous étions désorientés, aux abois, nous avons envahi une autoroute et un chauffeur a failli écraser l’un d’entre nous. Il a alerté la police. Non loin de nous, il y avait un bâtiment en chantier, nous nous y sommes réfugiés, et en un temps record le bâtiment a été encerclé par la police comme dans un film. Beaucoup d’entre nous ont été arrêtés. J’ai d’abord pu me sauver par une porte dérobée. Plus tard, ça a été mon tour, avec d’autres compagnons. Le policier a voulu me donner un coup avec son arme, mais un vieillard l’en a dissuadé ; il a obéi. Quand il a su que j’étais Malien, il s’est calmé. « Welcome to Italia », c’est par ces mots qu’un policier nous a accueillis au commissariat…

A suivre…

Boubacar Sangaré

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bouba68
Boubacar Sangaré a étudié les Lettres modernes à l'université des Lettres et des Sciences humaines de Bamako. Ancien collaboraeur des journaux Le Flambeau, La Nouvelle Patrie, Le Pays, Mondafrique (Paris), il écrit pour Journal du Mali, Les Echos, Le Courrier du Maghreb et de l'Orient. Il a été assistant de langue française à Bates College (Université, Etats-Unis).

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