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Kefa, l’inconnu (première partie)

Un fou (Mali) Photo: maliactu

Un fou (Mali) Photo: maliactu

Les arbres s’étalent à perte de vue, les herbes sont épaisses et dépassent toute tête. Dans les branches, les oiseaux gazouillent, troublant le calme des lieux et le sommeil de Kefa. Kefa chasse de la main les moustiques, encore avides de sang, qui vrombissent autour de lui. Il inspire et expire bruyamment, se gratte sans arrêt le point du corps d’où un autre moustique vient de décoller. Il pense à s’arracher de la petite natte qui lui sert de couchette, mais n’en a pas envie. Il en est au stade où l’idée de se lever lui fournit le chapelet d’injures qu’il abattra sur le premier venu.

Se lever ? Mais, diable ! Pour quoi faire ? Sans enfant, sans femme. Il n’y a que lui Kefa. Lui, et lui seul. Alors, pourquoi bouder son plaisir ? Peut-être par respect pour les menteries de ces raconteurs de craques pour qui un homme, ça se lève avant le soleil, pas après ? Non ! Lui, Kefa n’en a rien à cirer. Lui, Kefa en a assez de ces craques de petit snock ! Les oiseaux peuvent gazouiller à se casser le bec, les feuilles bruire, le vent souffler jusqu’à fracasser les branches d’arbres, Kefa ne se lèvera pas. D’ailleurs, il ne doit rien à personne.

Ce qui l’a réveillé, c’est le claquement produit par les pneus d’une charrette tirée par deux ânes, braillant, pétant par intermittence, comme s’ils sentaient un danger proche. Deux femmes, une vieille et une belette suivaient la charrette. Peu soucieuses des ânes, elles  riaient aussi fort qu’un maboul joyeux, aussi fort que Kefa s’en trouvât énervé. Il y voyait une bravade de son autorité de brigand, de coupeur de route qui avait réussi l’exploit de faire reculer toute une colonne de gendarmes venue pour le mettre hors d’état de nuire. Comme elles n’avaient nul respect pour lui, lui Kefa, il allait leur apprendre à se faire discrètes, à savoir se conduire dans une forêt si pleine de dangers, où même les chasseurs les plus redoutables du village ne s’aventuraient que très rarement.

Kefa est un jeune homme, le cap de la trentaine à peine franchi. Il a de la prestance, les cheveux en broussaille, de gros yeux couleur sang dont la seule vue fait trembler de peur, une corpulence qui le fait passer pour une gourde, menton en galoche, les lèvres noires à force de tirer sur la pipe qu’il a en permanence au bec. Personne ne sait de quel village il vient. On le dit simplement originaire d’un des villages avoisinants.

On raconte que, là bas, on ne voulait plus de lui, qu’aucun père n’avait daigné lui accorder la main de sa fille. De quoi faire naître chez Kefa le sentiment d’être condamné à la réclusion, d’être un homme à part destiné à vivre dans un monde à part. Son nom avait couru les familles, les rues, les palabres. Partout, on le vomissait. Partout, à son passage, on l’épiait longuement ; les enfants fuyaient dès qu’il paraissait, le criblaient d’insultes, de marmonnements rogues. Certains allaient jusqu’à le bombarder de cailloux qui l’atteignaient à la tête. Couvert de sang, il passait son chemin comme si de rien n’était, les yeux injectés de colère.

Et l’arbre de la haine poussait dans son cœur. Chaque instant qui passait rajoutait une louche à l’immense océan qui le séparait du village et des villageois. Il prenait davantage conscience de sa condition d’homme rejeté de partout. Parfois, dans les moments de solitude, il riait, riait de cette vie sienne, faite de tristesse, aussi malheureuse que les premières nuits du veuvage. Une vie qui sonnait creux. Une vie où il n’y avait nulle trace d’amour, d’amitié… Il pouvait mourir Kefa, nul n’allait s’en émouvoir, d’autant plus qu’on le logeait à la même enseigne que les fous, les avortons, les perclus… Eux qui n’étaient pas considérés comme des hommes, eux n’avaient pas d’âme.

A suivre…

Boubacar Sangaré

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bouba68
Boubacar Sangaré a étudié les Lettres modernes à l'université des Lettres et des Sciences humaines de Bamako. Ancien collaboraeur des journaux Le Flambeau, La Nouvelle Patrie, Le Pays, Mondafrique (Paris), il écrit pour Journal du Mali, Les Echos, Le Courrier du Maghreb et de l'Orient. Il a été assistant de langue française à Bates College (Université, Etats-Unis).

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  1. C’est toujours agréable de te lire. Cependant, j’ai peur de ne plus pouvoir accompagner tes écrits, tant ils prennent de plus en plus de hauteur, par le raffinement du style, la maîtrise du verbe, et la profondeur des idées.
    Mon cher Boubacar, je vais te faire une confidence (de Polichinelle) : tu écris très bien.
    Mes amitiés.