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Les indignés de la fac (première partie)

 

Faculté des Sciences Juridiques et Politiques/ photo: maliactu.net

Faculté des Sciences Juridiques et Politiques/ photo: maliactu.net

 

 

Il n’était que 9 heures. Les étudiants étaient là, les uns occupés à bavarder, les autres à feuilleter brochures et livres. Certains, les visages émaciés, le cœur lourd, cogitaient : tête baissée, le menton logé dans la paume des deux mains. Ils avaient peur aussi. Peur d’affronter cette réalité qui voulait que, désormais, la valeur des diplômes s’arrêtât au seuil du marché de l’emploi.

 

Scotty avait 23 ans, mais son visage rond – avec son sourire de dragueur incomparable – et son nez retroussé lui donnaient l’âge d’un petit collégien. C’était un jeune homme malingre. Il savait, Scotty, qu’il était à la croisée des chemins : il songeait à se marier, à écrire son premier roman- depuis le lycée, il nourrissait le rêve de devenir romancier. Les ambitions, il en avait à mourir. Scotty voulait aller de l’avant. Il haïssait foncièrement une masse de ses camarades qui avaient pissé sur la gueule de l’honnêteté. Scotty passait son temps à se dire dans le secret de sa conscience que leurs professeurs, qui n’étaient en rien des modèles, ne méritaient pas d’occuper une chaire à l’université.

 

Le soleil avait assez avancé dans le ciel pommelé. Un vent léger soufflait et s’occupait d’emporter la jonchée qui dévorait les dalles. Un bus venait de déverser dans la cour de la Faculté de droit une grappe d’étudiants venant, qui de la capitale, qui de la province. Un tohu-bohu s’était installé. Le pas preste, chemise au vent, sourire aux lèvres, Scotty répondait aux mains que lui tendaient ses amis. Ensemble, ils montèrent la marche qui mène à une grande salle aux baies ouvertes. Dans cette salle, une estrade où trône la chaire du professeur surplombant les bancs, d’où les étudiants suivent les cours. Les murs sont couverts de graffitis vides d’importance. Les ampoules accrochées au plafond inondent la salle de lumière, des baffles suspendues à chaque angle pour porter la voix.

 

Scotty jeta un coup d’œil sur sa montre. 14 heures. C’est à ce moment là, qu’Assa se glissa dans la salle, la démarche chaloupée, la crinière ballante. C’était une belette pulpeuse. Même les professeurs faisaient arme de tout pour l’avoir : ils mouraient tous d’envie d’elle. Mais, Assa, elle, se couchait et se réveillait avec le nom de Scotty sur les lèvres. Scotty, ce jeune étudiant au teint clair, n’ayant que la peau sur les os, pauvre comme une souris d’église, lui tournait la tête.

 

Scotty sourit. Assa aussi. Il remarqua qu’elle avait l’air un peu grave. Il lui demanda :
– Pourquoi tu fais cette drôle de tête ? Tu as un parent qui a passé?
– Non, c’est que j’ai entendu une histoire qui me trotte dans la tête. Elle me tarabuste…
– Raconte. C’est grave ? demanda Scotty, inquiet.
– Mention « strictement confidentiel » ! fit Assa, pressée de se décharger. Ma voisine de table m’a racontée son aventure d’hier soir avec le prof de droit des affaires, le vieux à la bouche édentée, au visage ridé. Elle m’a dit qu’ils ont couché, qu’il a un petit pénis et qu’il ne l’a pas comblée. Qu’il lui a aussi garanti la moyenne en droit des affaires.
Scotty avait écouté Assa attentivement jusqu’à la fin. Il avait ensuite soupiré profondément. Il pensa tout de suite que cette histoire n’était pas isolée. Qu’elles étaient légion les étudiantes qui, avec l’assurance d’une coquette, acceptaient d’écarter les jambes pour recevoir la verge de ces professeurs aussi imbéciles qu’un bouc en rut.
– Ça, c’est vraiment la limite ! Les étudiants sont devenus des oiseaux qui ne savent plus sur quelle branche se poser, dit-il. Hier, l’année dernière tout près, la Faculté avait été le foyer de violences dont nous avions, nous-mêmes, allumé la mèche. On se remet à peine de ça, et voilà, qu’aujourd’hui, d’autres sales comportements pointent le bout de leur nez.

 

L’année dernière fut celle de toutes les folies. La Faculté s’était embrasée à cause d’un conflit dans le giron de la puissante et fameuse Association des Elèves et Etudiants. Ça avait dégénéré, certains avaient sorti des machettes, des pistolets… Comme des gamins de la rue voulant à tout prix en découdre, ils s’étaient affrontés. Les étudiants s’étaient percés les uns les autres de coups de machettes, insultés les uns les autres, tirés les uns sur les autres, transformant la Faculté en pétaudière. Aucune autorité ne pouvait y mettre le pied. Le chemin qui y menait avait été défendu tant le climat s’était abimé. Loin des regards, abandonnés à eux-mêmes, ces abrutis, ces inconscients avaient « descendu une couronne d’enfer » les uns sur la tête des autres. Tout ça pour être à la tête de l’association. Tout ça pour ça. Ça seulement !

Comme la situation devenait intenable, comme le gouvernement se faisait gronder pour son indifférence, alors, un jour, au petit matin, à l’heure même où les gladiateurs s’apprêtaient à reprendre, une troupe de policiers avait été parachutée. Ils avaient pour mission d’amener ces énergumènes à rabattre leur queue entre leurs cuisses. Tous s’accordaient à penser qu’il fallait réprimer ce débordement qui avait porté un coup d’épée à l’image de la Faculté. De celui qui y étudiait, on disait qu’il avait choisi d’être quelqu’un qui ne serait jamais rien. Rien. Même pas le cul d’une poule ! Quand les forces de l’ordre étaient entrées dans la danse, ceux qui se battaient sans merci n’avaient pas ressenti l’ombre d’une hésitation. Ils jetèrent aux oubliettes leurs dissensions pour faire front face à un ennemi commun.

A suivre…

Boubacar Sangaré

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Boubacar Sangaré a étudié les Lettres modernes à l'université des Lettres et des Sciences humaines de Bamako. Ancien collaboraeur des journaux Le Flambeau, La Nouvelle Patrie, Le Pays, Mondafrique (Paris), il écrit pour Journal du Mali, Les Echos, Le Courrier du Maghreb et de l'Orient. Il a été assistant de langue française à Bates College (Université, Etats-Unis).
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