dans Littérature

L’AUTRE (suite)

 

photo: es-blablas-de-vivi.over-blog.com

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Le soleil avait déjà atteint sa vitesse de croisière dans le ciel. C’est à ce moment-là que l’envie m’est venue de sortir pour m’aérer. J’ai tout de suite pensé à passer au « Le Prince », un troquet où se donnent rendez-vous tout ce que la ville compte de hères, de moineaux, d’étrangers, de libres penseurs. Parlant de libre penseur, Abdoulaye se définit comme en faisant partie, non sans savoir ce que cela veut vraiment dire. D’après ce que j’ai compris, il en use comme alibi pour dire tout le peu de bien qu’il pense de la religion. Je m’approchais du troquet « Le Prince » quand j’ai vu Abdoulaye qui tentait de s’interposer entre des gamins qui étaient en train d’en découdre à deux contre un. La victime, un aimable chérubin d’à peine douze ans, avait les cols de la chemise tellement serrés à bras raccourcis par l’un de ses bourreaux, qu’il était hors d’état de se défendre. Un autre, l’attaquant par derrière, distribuait des coups de poing vers sa tête, ses côtes et son dos. Le pauvre gamin avait grand-peine à crier et se débattait comme un beau diable sans parvenir à s’arracher de l’étreinte de ses bourreaux qui, détail important, affichaient une drôle de bobine. « Ah ! Ah ! Quand tu mourras, tu iras en enfer. Directement. C’est quand même incroyable, tous les jours on te parle de mosquée et tu continues à aller à l’église », vitupéraient-ils tout en intensifiant les coups. Sans l’intervention d’ Abdoulaye, nul ne sait comment se serait achevé ce sale quart d’heure.

J’ai pressé le pas, alors qu’Abdoulaye avait déjà tourné les talons pour entrer dans le café d’où provenait déjà un sacré raffut. Je me suis engouffré dans le café plein comme un œuf et le vis assis au fond de la salle, seul, la tête entre les deux mains, il hochait sa tête en signe de désolation ou, qui sait, en signe de désapprobation. Son visage, renfrogné, est rongé par endroits par des marques de flétrissures. Il se faisait vieux, Abdoulaye. Homme de cinquante-cinq ans, de taille moyenne, avec un physique imposant. Je peux manger la soupe sur sa tête. Une chéchia rouge à laquelle il tient plus qu’au vieux cœur qui bat dans sa poitrine, mais, à mon avis, il la porte pour soustraire aux regards sa calvitie qui focalise les commentaires les plus fous. Chacun y va de son interprétation. Je ne sais pas ce qu’il pense de tout ce qui se dit ; on n’en a jamais parlé lui et moi. Tout ce que je sais, et qui vaut son pesant d’or, c’est qu’il s’en bat la quéquette. C’est tout. Sérieusement, je crois que je n’ai jamais autant aimé un vieillard qu’Abdoulaye. J’aime l’entendre parler. Il parle avec feu, il a une voix de stentor. A tous petits pas, j’ai traversé la salle et je suis venu m’asseoir à sa table où trônait une tasse pleine de café qu’il n’avait pas encore entamée. Il tirait sans arrêt sur la cigarette qu’il avait au bec, un nuage de fumée se dégageait de ses deux narines pour terminer leur voyage dans le fracas des voix. Ma présence ne semblait pas l’intéresser. Alors qu’une peur sourde grondait en moi, il a soupiré et a levé les yeux. J’ai tout de suite compris qu’il avait assisté à quelque chose de douloureux. Il avait l’air de quelqu’un qui voulait annoncer une catastrophe.

– Tu ne devineras jamais pourquoi ces enfants se cognaient, a-t-il dit, avec une pointe de désolation dans la voix. Je me souviens, comme si c’était aujourd’hui, qu’il y a dix ans la rumeur de la fin du monde s’était répandue comme une traînée de poudre.
– Oui, bien naïfs ceux qui y avaient cru, ai-je répondu.
A brûle-pourpoint, il a levé les yeux encore et m’a dévisagé longuement.
– Peut-être. Mais, je ne sais pas si on peut voir les choses comme ça. Je dirais que c’était moins la fin du monde que la fin de l’homme. Nous avons mis un point final à l’homme. Les deux garçons molestaient l’autre gamin au seul et minable motif qu’il est chrétien. Tu te rends compte ?
– C’est incroyable !
– C’est inquiétant. Aussi loin que remontent mes souvenirs, jamais je n’ai vu ni entendu pareille chose. Jamais.

A suivre…

B. Sangaré

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bouba68
Boubacar Sangaré a étudié les Lettres modernes à l'université des Lettres et des Sciences humaines de Bamako. Ancien collaboraeur des journaux Le Flambeau, La Nouvelle Patrie, Le Pays, Mondafrique (Paris), il écrit pour Journal du Mali, Les Echos, Le Courrier du Maghreb et de l'Orient. Il a été assistant de langue française à Bates College (Université, Etats-Unis).

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