dans Littérature, Société

L’AUTRE (3e partie)

 

photo: Vivre ensemble dans nos quartiers

photo: Vivre ensemble dans nos quartiers

 

Ce qu’il venait de dire m’a un peu secoué. Je réalisais, avec douleur, la profondeur de notre chute dans les ténèbres et me demandais ce qui s’est passé pour qu’on en arrive à pareille régression. J’ai beau réfléchir, les réponses qui s’offraient à moi étaient de maigre importance. Il y a dix ans – aujourd’hui j’en ai 20 – à chaque Noël, les familles chrétiennes avoisinantes se remplissaient d’enfants, pas chrétiens tous, qui venaient partager ces moments festifs émaillés de repas copieux. Je me rappelle, mon père, El Hadj parmi les musulmans du quartier parce qu’ayant fait le pèlerinage à la Mecque, nous autorisait à y aller à la condition expresse qu’on ne consommât rien de… haram. Il disait cela avec une telle insistance que l’on craignait qu’il revît sa décision. Qu’ils étaient loin, si loin, ces temps de tolérance.

  • Ces enfants ont bon dos mon cher, a-t-il repris. Laisse-moi te dire la vérité, c’est là où toutes vos religions, tout ce que vous avez d’imam, de pape, de pasteur, ont péché. Tu n’as pas besoin de me demander pourquoi, j’en viens. Pour eux, l’homme est fait pour la religion alors que c’est plutôt l’inverse.
  • Qu’est-ce-que tu veux dire ?
  • Ce que je veux dire est clair, avant d’être de telle ou telle obédience, on est d’abord un homme, un humain. C’est ce qui nous unit et qui est important. Le reste, c’est de la roupie de sansonnet.

Dans le café, les tables se vidaient les unes après les autres de leurs occupants. Dans la voix de Abdoulaye, sur sa figure, on lisait une envie de s’en aller, quelque part, comme il le dit lui-même « loin de ce monde qui veut en finir avec l’humanisme ». Sans me laisser d’entractes pour saisir, bien saisir, ce qui, j’avais tout lieu de le penser, n’était rien de moins qu’une ratiocination, il a rajouté une couche.

« Lorsque j’ai eu vent du motif de la bagarre de ces enfants, j’en ai perdu la tramontane. Non, non, tu ne peux pas mesurer le degré de l’affliction dans laquelle je suis ; je ne sais même pas pourquoi j’ai eu la déveine de tomber sur eux ; peut-être que j’aurais dû ne pas me salir les mains, j’aurais dû les laisser se cogner, et je n’en serais pas là à m’en vouloir. Quelle journée de m…Tu sais, j’ai achevé de lire La Plaisanterie de Milan Kundera, hier soir. Oui, je sais que tu ne le connais pas, mais je t’avoue que j’en suis venu à verser des larmes quand j’ai lu ces mots ‘Tout sera oublié et rien ne sera réparé. Le rôle de la réparation (et par la vengeance et par le pardon)  sera tenu par l’oubli. Personne ne réparera les torts commis, mais tous les torts seront oubliés’ Si, seulement si, tout le monde pouvait lire un si puissant message de tolérance. »

Un garçon de café a fait fonctionner la radio, et l’on entendait tonner un prêcheur contre ceux qui répondent quand un « infidèle » – je ne sais pas pourquoi il a utilisé un mot aussi lourd – leur souhaitait une bonne fête (ces fêtes, pour lui, ne concernent en rien un musulman qui doit se référer uniquement au calendrier hégirien !) de fin d’année, un joyeux Noël…

 

A suivre…

Boubacar Sangaré

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bouba68
Boubacar Sangaré a étudié les Lettres modernes à l'université des Lettres et des Sciences humaines de Bamako. Ancien collaboraeur des journaux Le Flambeau, La Nouvelle Patrie, Le Pays, Mondafrique (Paris), il écrit pour Journal du Mali, Les Echos, Le Courrier du Maghreb et de l'Orient. Il a été assistant de langue française à Bates College (Université, Etats-Unis).

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