Mali : que dire après la libération de Lazarevic ?

 

www.lefigaro.fr

www.lefigaro.fr

Ce mercredi 10 décembre 2014, alors que Serge Lazarevic, le dernier otage français au Sahel et dans le monde est attendu en France par le président François Hollande, le quotidien Le Républicain se fait l’écho de cette libération. On peut lire dans son éditorial : « Il (l’ex-otage) a été donc échangé contre le tueur de son ami Verdon et d’un Malien qu’il a tué dans sa rocambolesque évasion de la prison de Bamako. Si rançon il y a eu, payer aux émirs d’Aqmi un bronzage à Saint-Tropez. La manne sera investie dans plus d’armes, plus de mines antipersonnelles. Pour tout dire dans l’idéologie meurtrière d’un intégrisme qui viole, vole et asservit des musulmans. La volonté de puissance ainsi mieux armée pourrait ainsi faire de nouveaux Claude, Ghislaine, Germaneau, Dwyer. Ou tuer encore plus de soldats maliens, nigériens, onusiens ou français ». Et l’éditorialiste Adam Thiam s’avance jusqu’à poser une question, gênante, mais qui vaut tout de même d’être posée : tant qu’à faire, pourquoi refuse-t-on de dialoguer avec les mouvements jihadistes d’un côté alors qu’on les renforce de l’autre? »

Comme nombre de Maliens, il faut se réjouir pour Serge Lazarevic, qui retrouve sa famille, libre. Surtout que les risques que cela débouche sur l’horreur et l’impensable étaient grands tant il est vrai que le Mali reste empêtré dans le jihadisme. Ce pays, disons-le tout de suite, est perdu dans un bazar. Les choses semblent embrouillées : Ebola, économie, perte totale de repères de la société… Mais cela est une autre histoire.

Aujourd’hui, après la mort de Verdon, l’assassinat dans le pire style mafieux de Ghislaine Dupont et de Claude Verlon, il est clair que la libération de Lazarevic apporte une sorte de bouffée d’oxygène.

Mais il se trouve qu’Aqmi (Al Qaïda au Maghreb islamiste) n’a pas libéré Lazarevic pour se faire connaître. Non, pas du tout! On en sait un peu des conditions de sa libération. Comme cela se fait souvent, il a été libéré en échange de deux prisonniers islamistes détenus au Mali. Même si pour le moment il est difficile d’affirmer qu’une rançon n’a pas été payée. Mais ce qui est bizarre en l’espèce, c’est que parmi les deux noms cités l’un d’entre eux au moins est un de ceux qui ont enlevé Serge Lazarevic et son compagnon d’infortune, Verdon ! Ce qui est grave, en plus du  fait de remettre des bandits dans la nature !  « Mais ça, c’est toujours comme ça, ceux qui sont libérés en échange sont toujours des bandits qui demandent des échanges. Les otages libérés par Boko Haram dernièrement au Cameroun ont été libérés en échange de gens du Boko Haram. En Amérique latine, pareil, ils demandent toujours la libération des leurs. Partout. C‘est très compliqué! Mais là, dans ce cas précis, c’est surtout l’ironie de libérer les kidnappeurs eux-mêmes ! Hier, j’entendais qu’ils avaient été transférés à Kidal, il faut demander à IBK, Issoufou et F Hollande de s’expliquer. Je me demande ce que pense la famille de l’autre monsieur, Philippe, celui que leurs ravisseurs ont tué; ils doivent être heureux pour Serge, mais les gens libérés, si ce sont eux, sont tout de même ceux qui ont repassé leur père, frère, fils aux mains de ceux qui l’ont exécuté« , me disait ce matin une amie journaliste.

Oui, il ne fait aucun doute que c’est grave, très grave. Car c’est l’industrie du terrorisme qui gagnera encore et encore. Et beaucoup de pays ont payé chèrement le prix de la libération des jihadistes, comme l’Égypte. Le problème, c’est qu’une fois libérés, on ne peut surveiller leurs activités, à croire qu’ils vont renouer avec leurs mauvaises habitudes d’avant.

Cela étant dit, il y aussi l’autre question : que faire ? On laisse Lazarevic, on ne fait rien, on ne paye pas de rançon, on ne fait pas d’échanges? C’est là une question qui n’est pas facile à répondre. Et c’est là que la voix de ceux qui entonnent le chant du « c’est très, très grave! » cesse d’être audible. A moins qu’on ne soit partisan de la méthode musclée dans les libérations d’otages, comme savent le faire Israël (les Jeux olympiques de Munich), les États-Unis, l’Algérie ( In Amenas).

Boubacar Sangaré

Mali: Intagrist El Ansari, « aujourd’hui, tout le monde veut la paix (…), les acteurs armés doivent se mettre d’accord… »

Intagrist El Ansari est un journaliste malien, correspondant en Afrique du Nord-Ouest (Sahel-Sahara) pour des journaux internationaux. Réalisateur de magazines TV, il a aussi travaillé sur des films qui s’intéressent aux cultures sahariennes. Son dernier livre paru est  Echo saharien, l’inconsolable nostalgie  (1). Il livre ici son analyse sur les pourparlers d’Alger qui, un temps repris, ont été à nouveau suspendus, sur la profusion des groupes armés au Nord du pays. .. Et pour lui : on ne revient pas en arrière, tout le monde veut aujourd’hui la paix, il appartient aux acteurs – armés – de se mettre d’accord sur quelque chose pour arriver à bout de cette histoire, afin que les gens reprennent une vie normale.

 

 

Intagrist El Ansari, Journaliste et écrivain credit: Intagrist

Intagrist El Ansari, Journaliste et écrivain, Photo:  Intagrist

 

 

1- A Alger, les groupes rebelles de la coordination des mouvements politiques de l’Azawad ont revendiqué le Fédéralisme. N’est-ce pas là un retour à la case départ et un déni des signatures de l‘Accord préliminaire de Ouaga et de la feuille de route des pourparlers qui enterraient toute revendication fédéraliste, indépendantiste…?

 

Il est évident que la remise sur la table des négociations de la revendication d’un fédéralisme ou autonomie pour le nord, est un non sens, puisqu’ils (les groupes armés du Nord) avaient signé une feuille de route, en juillet dernier, devant témoins internationaux, les caractères « Unitaire », « Républicain » et « l’Intégrité territoriale » de l’Etat malien. Le caractère « Unitaire » signifie bien la forme d’administration et de gouvernement d’un pays « Uni » autour d’un pouvoir central et des institutions républicaines qui « dépendent » de celui-ci, ce qui est différent d’une Fédération fonctionnant avec des entités institutionnelles (ou étatiques) – « multiples », en opposition à la notion « d’Unité » -, et politiques plus ou moins « indépendantes » les unes des autres. En deuxième lieu, en reconnaissant la Constitution de la République du Mali – dans sa version actuelle – il n’est fait mention, nulle part dans la feuille de route, que cette reconnaissance, par les groupes armés, est sous réserve d’une révision constitutionnelle ultérieure, ce qui s’ajoute au non-sens du revirement ou du rebond d’une revendication autonomiste.

 

On peut penser qu’il faudra un peu plus de temps que prévu, à la médiation Algérienne pour parvenir à faire adopter le projet d’accord, remis aux belligérants, qui s’inscrit strictement dans le cadre de cette feuille de route.

 

En deuxième piste de réflexion, on pourrait s’interroger sur une possible tentative « d’esquive politique » par les groupes armés vis-à-vis d’une partie de leurs militants qui avaient tant misé sur « l’indépendance », accepté ensuite « le Fédéralisme », et/ou au moins une  » large autonomie » de « l’Azawad ». Revenir à la table des négociations avec cette revendication est tout juste, à mon sens, une manière, à long terme, pour les responsables des différents mouvements de se « dédouaner » vis-à-vis de leurs militants, en prétextant aux yeux de ceux-ci « que résistance avait été faite, jusqu’au bout ». En fin de compte, il ne serait pas surprenant que les différents groupes reviennent dans quelques semaines, avec l’accord signé, pour dire à leurs militants : « vous avez vu, nous avons tout fait, mais l’accord nous a été imposé ». Je crois que cette histoire de va-et-vient est simplement un jeu pour gagner du temps et affaiblir l’attente des quelques militants des groupes armés, car la question – ou le compromis – a été bien scellée à mon sens, dès la signature de la feuille de route en juillet dernier, et c’était clair pour tous, même pour les militants des groupes armés qui s’étaient alors indignés et qui avaient compris dès lors « qu’ils n’allaient plus rien attendre des différents groupes armés ».

 

2- Le Front Populaire de l’Azawad a déclaré sa démission de la coordination. Est-ce le signe que ces mouvements sont dans un jeu d’alliance qui ne résistera pas à la réalité qui prévaut dans les régions appelées « azawad », notamment cette insécurité à deux visages, celle des djihadistes et celle intercommunautaire ?

 

La profusion des groupes armés est avant tout le signe de conflits d’intérêt d’ordre clanique, ou tribal, qui se jouent localement et au sein des groupes armés initiaux. Ces derniers temps, il y a eu multiplication de groupes. Certains se revendiquent de « l’Azawad », d’autres sont des groupements d’autodéfense. En fait, c’est simplement que chacun ne veut pas rester en dehors, sous coupole, ou mal servi par un autre. Personne ne veut être exclu de ce qui se trame autour de la table, chacun veut bénéficier du lot d’avantages qui découleront de l’accord, des intégrations, « des projets locaux », de créations des communes et régions, etc.

 

C’est ce cadre qu’il faut analyser pour comprendre les scissions, les démissions, ou les naissances des groupes. En effet, quand vous regardez les enjeux locaux, vous vous apercevrez que, soit explicitement, soit de manière détournée, derrière chaque groupe (armé) se tient, en fait, une tribu, une fraction ou un clan d’une région. La fragmentation des groupes armés démontre d’ailleurs fondamentalement l’absence d’un projet politique cohérent, fiable et assez viable pour intégrer tout le monde, toutes tendances confondues, mêmes celles divergentes, à la base de « cette révolte ».

 

La question de l’urgence sécuritaire que vous évoquez subsiste, mais elle vient au second plan, au regard des intérêts et des recompositions qui traversent les différentes tribus Touarègues, particulièrement à Kidal, mais aussi à Gao, et dans une moindre mesure, à Tombouctou.

 

3 – Selon vous, aujourd’hui, que faire pour le Nord, surtout pour Kidal où tout semble bloqué?

 

Il est vrai que Kidal est le centre névralgique d’un problème, beaucoup plus vaste, qui concerne tout le Nord du Mali. Quand on a une problématique aussi complexe, qui resurgit régulièrement depuis les indépendances, elle ne doit en aucun cas être le projet d’un petit groupe, ou discutée avec une seule partie, armée ou pas d’ailleurs.

L’option, pour analyser, comprendre et trouver des solutions adaptées, c’est l’inclusion des différentes tendances des sociétés multiethniques maliennes. On avait préconisé jadis, prématurément, des solutions qui passaient forcément par l’implication des sociétés civiles, une implication beaucoup plus fortes des vieilles chefferies traditionnelles qui sont les garantes des bases sociales, historiques, culturelles, – ces vieilles chefferies dont on entend pas parler, parce qu’elles ne sont, en majorité, pas les bras armés des rebellions -, des différentes communautés maliennes, en général et Touarègues en particulier, car « c’est la question Touarègue qui ressurgit à chaque deux ou trois décennies ». Si le Mali « devait être une fédération », ou si « l’Azawad devenait un état indépendant », ou si « de nouvelles régions se créaient au Mali » etc., cela entrainerait des réformes importantes pour le pays, mais aussi bien sûr pour les populations. Il faudrait donc les consulter, pas en les faisant assister à des ateliers pour leur annoncer quelque chose décidée d’avance ! Non ! Il faudrait que les différents responsables, les chefs coutumiers, traditionnels, qui sont connus de tous, soient partie prenantes des décisions et solutions.

 

L’accord de Ouagadougou reconnaissait cette nécessité. Il était prévu des pourparlers inclusifs, c’est à dire qui allaient se situer bien au delà du tête à tête, habituel, groupés armés / gouvernement. Que s’est-t-il passé pour organiser Alger ? Chaque partie invita son groupe qu’il présenta alors comme « la société civile ». Cette « société civile » était en fait l’ossature soit de l’Etat soit des groupes armés. De ce fait, dans le processus en cours à Alger, on ne peut pas parler de présence de sociétés civiles indépendantes, même s’il y avait certainement ici ou là une association, un petit groupe, avec une démarche plus ou mois indépendante. Ce fut une erreur manifeste. La majeure partie des civils a volontairement été exclue des solutions proposées et discutées en leur nom. Ce n’était pas ce qui était prévu dans l’article 21 de l’accord de Ouagadougou de juin 2013. Ce n’était pas non plus, ce dont le pays avait besoin après une si longue déchirure sociale, politique, sécuritaire et institutionnelle.

 

Mais on ne revient pas en arrière ! Aujourd’hui, tout le monde veut la paix. Il appartient donc aux acteurs armés de se mettre d’accord pour arriver à bout de cette histoire, et qu’enfin les gens reprennent une vie normale.

 

(1) Écho saharien, l’inconsolable nostalgie, Éditions Langlois Cécile, 2014, Paris

 

Propos recueillis par Boubacar Sangaré (interview réalisée via Internet)

Je « rappe », donc je suis…(Quatrième et dernière partie)

Diam's, credit: lepoint.fr

Diam’s, credit: lepoint.fr

Dans le bistro, il y avait foule.

– Je suis de cet avis, dit Assanatou qui venait de rentrer, gagnée par la tristesse. Ceux qui sont aux affaires sont pareils à une drogue dure.
Elle avait le visage cent pour cent défait. C’était la nuit, le ciel était stellaire. La lune, majestueuse et resplendissante, dominait l’obscurité.

Dans le bistro le calme était profond. Gaspi et Assanatou s’installèrent à une table, au fond de la salle, comme pour observer une distance avec le vacarme qui s’élevait dans le cercle des artistes.

– Ta situation n’est pas plus enviable que celle de ces artistes. Je me trompe ? », demanda Gaspi.
Assanatou leva sur lui un regard troublé, avant d’oser avouer.

– Oui, t’as pas tort ! Mon combat, c’est d’abord dans ma famille où une fille qui veut faire du rap est logée à la même enseigne que quelqu’un qui commet un crime de lèse-majesté. Tout ce que je veux, c’est faire du rap. Je ne demande pas autre chose.

– Tu ne piges toujours rien ! Ici, les mentalités n’ont pas bougé d’un iota. A la télé, dans le discours des officiels, on vous vend, à vous les femmes, le rêve de l’émancipation. Vous êtes émancipées pendant le temps d’un discours, et après on vous cuit à l’étouffée.

– Quelle hypocrisie ! Tu sais quoi, ça me rend dingue de penser que toutes ces femmes, qui se veulent activistes de notre cause, sont celles-là mêmes qui acceptent de se faire battre par leur mari, d’être empêchées de travailler, de s’habiller comme bon leur semble. Ce ne sont que des avocates de second ordre.

– Tu n’y peux rien Assanatou ! Parce que c’est comme ça. C’est désolant à dire, mais c’est comme ça. Les femmes qui acceptent d’être battues encore sont aussi imbéciles que les hommes qui digèrent mal le fait que leur femme travaille.
Assanatou avait maintenant la tête en feu. Elle mordillait le bout de ses lèvres, fixait son verre plein à déborder de jus qu’elle portait par intermittence à sa bouche.

Puis, elle lança :

– En tout cas, moi je ne me laisserai pas faire. Que mon père vive ou meurt, je ferai du rap. La vie, ce n’est qu’une question de logique. Il suffit d’en avoir une, et d’y rester fidèle. Et ça va marcher. Je vais faire du rap et ça va marcher. Je sais qu’on dira que j’ai choisi d’être quelqu’un qui ne sera jamais rien, sinon une nase, une ratée. Mais je n’en ai rien à ficher. Qu’on ne compte pas sur moi pour grossir le rang de ces femmes esclaves. Je suis loin d’en être une, ou je n’ai pas bonne mine pour en être une. Je vais briser le carcan de ces considérations erronées. Je Rappe, donc je suis !

La décision de Assanatou était arrêtée. Chercher à la dissuader serait une perte de temps.

Je « rappe », donc je suis…( troisième partie)

 

 

 

Diam's, l'ex-rappeuse française photo: wwwmidilibre.fr

Diam’s, l’ex-rappeuse française photo: wwwmidilibre.fr

En proie à l’affliction, elle franchit la lourde de sa chambre semblable à un box, s’arrêta près du lit ; ses yeux, immobiles, fixaient un poster sur lequel on reconnaissait Tupac, la tête ceinte par un foulard, les bras croisés sur le ventre, la tête penchée vers la droite, le regard vif… Tupac habitait son rêve, la hantait.

– Non, mon père ne va pas me lourder pour ça. Il doit y avoir une autre raison pour qu’il s’acharne contre moi de la sorte », pensa t-elle.

Vite les ruisseaux de la colère qui grondait en elle avaient couru se jeter dans le fleuve de l’indifférence. Elle sortit du patio, et rallia ses amis qui étaient assis sous un manguier, à une distance pédestre de chez elle. A part Assanatou, tous étaient des garçons. Sous le manguier, c’était leur fief ; ils l’appelaient Jamaïque. A Jamaïque, ils avaient tous moins de vingt ans, mais déjà, leur nom donnait à certains, surtout les « les gardiens de la morale », matière à clabauder, à verser dans l’anathème. Dans les mosquées, les imams récitaient à leur encontre une fatwa destinée à les vouer aux gémonies, à les designer à la vindicte publique. Jamaïque, c’était le lieu de rendez-vous de garnements gâtés à l’excès, les uns aussi délurés que les autres, n’ayant aucun respect pour l’âge. Qui ne respectent rien, ni personne. Qui ne s’interdisent rien.
Djibril, un jour dans un accès de colère, avait dit que c’était « un antre de petits arsouilles », qui n’auraient pas dû naitre. A Jamaïque, tous fumaient, tous étaient accro au joint. Il y en avait aussi qui, lors des soirées dansantes, buvaient comme un trou, chiaient et pissaient dans leur froc, divaguaient, débitaient des insanités. Aussi faisaient-ils des insultes père et mère, des insultes qui dépassaient leur propre personne pour s’engouffrer dans le pagne de leur mère, dans le pantalon de leur père.

A peine avaient-ils aperçu Assanatou que l’un d’eux lança :

A faforo (sexe de mon père) tu foutais quoi encore à la maison ?

– Vraiment ! dit un autre en tapant sur les fesses de Assanatou. Moi, je commençais à en avoir après toi, hein. A babiè (sexe de ma mère) !

Une femme, qui rentrait du marché, se boucha les oreilles, précipita le pas pour ne pas avoir à entendre ces insultes. « Ah ! les enfants du soleil levant. Allah, Aie pitié d’eux car ils ne savent pas », avait-elle bredouillé en s’éloignant.

Pour les uns et les autres, Jamaïque soulignait la déconfiture de toute la Ville de Dougoucoro (l’ancien village). Jamaïque était une raclée assenée à tous les pères et à toutes mères. Mais pour l’imam, Jamaïque, c’étaient les enfants de ceux qui occupaient le premier rang de la prière dans la mosquée.

Les jeunes gens rivalisaient de puissance sexuelle, crachotaient des injures qui bouchaient les oreilles. Les jeunes filles, quant à elles, marchaient nues à crever les yeux. Les pères avaient perdu le gouvernail des familles. L’on vivait à qui mieux mieux. L’on fuyait les religieux, la mosquée n’accueillait comme prieurs que des vieux ayant tiré un trait sur la vie. Dougoucoro était à deux doigts du naufrage.
L’impatience dévorait Assanatou depuis que le rappeur Gaspi avait cherché à la rencontrer. Il l’avait invitée dans un bistro fréquenté du quartier. Enfin, il allait rencontrer quelqu’un avec lequel elle partageait l’amour pour le rap, le punchline. Écrivains, artistes, architectes, étudiants se donnaient rendez-vous dans ce bistro où ils venaient pour boire, discuter, se soulager et enfoncer dans le puits de l’oubli les déceptions accumulées. Ils exprimaient leur dégoût d’un pays dont les dirigeants s’acharnaient à les vouer à l’oubli, à la déconsidération. A les clochardiser.

« Dans les discours à télé, les artistes sont embaumés par des mots doux, flatteurs, pleins de respect. Cependant que dans la réalité, la machine étatique use de toutes ses bonnes forces pour les dérouter, les réduire au silence, les pousser dans le gouffre de la désolation, de la désillusion. Les tenants du pouvoir veulent acheter notre silence, nous l’espoir de tous, comme ils le font avec ces ordures de journaux ! », vitupéraient Amari, le jeune écrivain, surpris par le tonnerre d’applaudissements que ses propos déclenchèrent.

Dans le bistro, il y avait foule.

A suivre…

Boubacar Sangaré

Mali: le MNLA et la comédie des négociations

Moussa Ag Assarid, credit: maliweb.org

Moussa Ag Assarid, credit: maliweb.org

Une comédie écrite par la communauté internationale, mise en scène par l’Algérie et dans laquelle l’Etat malien et les groupuscules armés ont eu un rôle qu’ils ont d’ailleurs bien interprété, pour reprendre K. Selim, l’éditorialiste vedette du Quotidien d’Oran, qui disait la même chose à propos des négociations Israélo-palestiniennes. Voilà ce qu’on pourrait dire des négociations entre le Mali et les groupes rebelles armés, qui, un temps reprises, viennent d’être une nouvelle fois suspendues. Au régionalisme que le gouvernement malien a proposé et qui a d’ailleurs fait l’objet d’un massif rejet au sein de l’opposition politique, la coordination des groupes politico-armés de l’Azawad (MNLA, HCUA, MAA dissident), qui dans ses rangs compte « des activistes de l’indépendance de l’Azawad », oppose le Fédéralisme, conduisant ainsi à un blocage qui ne dit pas son nom, et qui est le signe manifeste que la machine de la médiation internationale dirigée par l’Algérie s’est grippée.

Ceux qui avaient espoir que de cette 3e phase des négociations de paix sortirait un préaccord qui permettra au Mali de surgir des cendres de la crise vont rester sur leur faim.

Il y a qu’au Nord du Mali, le temps n’est jamais un allié pour l’Etat malien qui y est remplacé pour le maintien de sécurité par les forces internationales, qui sont en train de payer le lourd tribut à cette guerre. Mais il y a surtout que la coordination des groupes politico-armés, le MNLA en tête, sont en train de jouer un jeu trouble. Les mouvements de cette coalition sont dans une démarche trouble.

On le sait, il y a presque deux mois, il était admis par tous ou presque que les signatures de l’accord préliminaire de Ouagadougou et de la feuille de route des pourparlers enterrent toute revendication « fédéraliste », « autonomiste », « indépendantiste ». Ce qui, alors, avait généré un sentiment de déception chez les militants indépendantistes.

« Après deux ans et demi de conflit, voilà donc le « gâchis », aux yeux de la majorité des Touaregs, au nom desquels la rébellion a été menée, comme l’affirmaient naguère les groupes armés du nord. La jeunesse touarègue, cette frange de la population connectée aux réseaux sociaux, parfois manipulée et instrumentalisée, à des fins de figuration sympathisante vis-à-vis des groupes armés, est désormais révoltée par la tournure que les négociations ont prise à Alger : au lendemain de la sortie de la feuille de route, ces jeunes se sont sentis « trahis », « vendus » « leurrés »… comme on a pu le lire sur leurs pages Facebook et autres Twitter.», avait écrit le journaliste Intagrist El Ansari. Mais, faut-il le rappeler, cela n’a pas empêché la soi-disant société civile de l’Azawad de parler de « Fédéralisme » à Alger lors des auditions.

 

Voilà pourquoi il y a matière à sourire de colère et d’incompréhension à voir les groupuscules rebelles armés parler encore de « Fédéralisme ». Tout cela appelle un constat. C’est-à-dire que la présence de Moussa Ag Assarid à Alger est tout sauf anodine, et illustre de manière voyante que le MNLA, surtout, joue un jeu trouble. Il n’y a pas très longtemps, cet énergumène n’était plus en odeur de sainteté auprès du mouvement à cause de ses prises de position qui, parfois, frôlent l’extravagance. Au point qu’il avait été remplacé dans son rôle de porte-parole à l’étranger du mouvement par son compère Moussa Ag Attaher. Par ailleurs, le fait que le MNLA n’ait pas décrété déviants les agissements récents de Moussa Ag Assarid n’est pas neutre. On a aujourd’hui la preuve que les agissements de Assarid n’étaient pas individuels, et qu’ils révèlent le fond de la pensée du mouvement. De fait, Moussa Ag Assarid a réussi à provoquer le buzz avec cette pseudo ambassade de l’Etat de l’Azawad aux Pays-Bas, qui a suscité une levée de boucliers, donnant ainsi de l’importance à quelque chose qui n’en avait aucune. Il n’y a eu aucune déclaration du MNLA pour prendre ses distances avec le comportement de Moussa. Et on dira ce qu’on voudra, mais Moussa Ag Assarid est l’initiateur de cette démarche maximaliste que les groupuscules rebelles ont adoptée.

La reprise des négociations est prévue pour janvier 2015. Cependant, on a déjà comme le sentiment que, malgré les étapes franchies, Alger, c’est du vent ! L’expression est un peu forte, mais c’est comme cela.

Boubacar Sangaré